Grincheux et les sept mains

Sept, c’est le nombre de représentants de l’opposition au sein de la commission permanente du Conseil général et ce sont donc malheureusement les seules mains qui se sont levées avant-hier pour s’opposer au hold-up d’Eric Doligé sur les cuisines de cinq collèges du Loiret. La majorité a comme d’habitude fait preuve d’un soutien sans faille à son président et a entériné une décision plus que douteuse et déjà mise en oeuvre au mépris des principes élémentaires de démocratie.

Du coup, même si l’on n’en sait pas plus sur les intentions réelles de l’exécutif départemental, il deviendra bientôt impossible que les collégiens de Bazoches, Châteaurenard, Chécy, Ferrières et Traînou puissent déguster à la cantine des repas réellement cuisinés sur place. Pourtant, pour garder la porte ouverte à toutes les évolutions, il suffisait de ne rien changer au contrat de partenariat signé il y a moins d’un an. Le Conseil général ne gagne donc pas un centime en renonçant à de vraies cuisines mais son président voulait être sûr que le recours à la livraison de plats en liaison froide, partielle ou totale, deviendrait incontournable.

Ce choix purement idéologique apparaît comme une vengeance personnelle d’Eric Doligé, écoeuré de vivre sous un gouvernement de gauche et résolu à en faire payer le prix fort aux Loirétains en appliquant sans modération les recettes ultralibérales. Cruelle dérive, au terme de son ultime mandat, pour un élu qui s’était plutôt bien coulé jusque-là dans le moule d’une institution départementale bicentenaire, modérée et consensuelle, voire un brin archaïque ;-). Son récent engouement pour la modernisation, la rationalisation et l’optimisation à marche forcée se traduit malheureusement par un abandon des populations qui en ont le plus besoin et qui ne sont même plus écoutées.

Pour bien comprendre la décision validée par la commission permanente,

un petit historique s’impose

Décentralisation du personnel des collèges

Tout commence en 2004 avec le transfert des agents techniques, ouvriers et de service des collèges, de l’Éducation nationale vers les Conseils généraux. C’est une réforme judicieuse du point de vue de l’efficacité et de la proximité, tout le monde le reconnaît. En ce qui concerne les locaux affectés aux collèges, décentralisés depuis bien plus longtemps, le résultat est spectaculaire, en particulier dans le Loiret ou des investissements ambitieux sont réalisés à un rythme élevé. La décentralisation donne donc des améliorations notables des bâtiments. Cependant, pour de nombreux élus locaux, gérer du personnel est plus délicat. Pour les ultra-libéraux, fans des entreprises sans salariés, c’est un véritable poids. La décentralisation des personnels, au lieu de permettre un lien plus fort avec les usagers, peut alors se retourner contre le service public.

Comment ne pas s’encombrer de cuisiniers départementaux

Dans le Loiret, cela a commencé par la suppression de cuisines qui n’étaient plus aux normes ou par la reconstruction de certains collèges sans leur cuisine (avec seulement un office pour servir des plats livrés tout prêts). Peu à peu, le nombre d’établissements obligés de recourir à la liaison froide grandit dans le Loiret. C’est notamment le cas pour les deux collèges de Meung-sur-Loire et Saint-Ay construit simultanément et ouverts cette année. Le but était de justifier l’installation d’une cuisine centrale départementale susceptible de fournir une dizaine de collèges. Las ! Ce projet ne verra pas le jour faute de partenaire privé capable de le mettre en oeuvre correctement. Et comme il était hors de question que le Conseil général s’encombre de la gestion d’une telle cuisine centrale, nous voilà le bec dans l’eau, contraints de recourir à un fournisseur lointain.

Pourtant, les prochains collèges garderont leur cuisine

A ce moment-là, un nouveau contrat de partenariat se préparait pour les 5 prochains collèges à reconstruire. Curieusement, il n’avait encore jamais été question de les priver d’une cuisine. Des élus avertis, dont je fais partie, avaient systématiquement posé la question. Les agents concernés aussi avaient voulu être rassurés de même que les familles dont les enfants fréquentent la cantine. A chaque fois, il leur fut répondu que ces 5 collèges auraient une cuisine bien à eux. C’était assez logique après l’échec de la cuisine départementale. Ainsi le Conseil général a voté la construction de ces collèges avec leur cuisine puis conclu un contrat de partenariat public privé qui le stipulait explicitement. Nous étions au printemps 2013. La situation financière du Département était déjà une source de lamentations douloureuses de la part de son président. Cependant, personne n’avait jamais imaginé qu’il y avait moyen d’économiser de l’argent en privant les collèges de leur cuisine pour faire livrer des repas depuis l’extérieur.

Et puis non, finalement, on a changé d’avis

Alors que la question des cuisines ne tracassait plus personne, en novembre dernier, une rumeur se mit à circuler selon laquelle les 5 futurs collèges changeraient de mode de restauration. Rumeur rapidement confirmée en dépit du silence du Conseil général. Je fis un communiqué pour dénoncer à la fois le secret, le déni de la parole donnée et surtout l’externalisation et la privatisation du service de restauration scolaire. La mobilisation des parents d’élèves de Traînou prit de l’ampleur avec l’aveu par le Département qu’il avait modifié la construction des collèges de sorte qu’il ne soit plus possible d’y cuisiner intégralement les repas mais seulement d’en parachever la présentation dans des « unités-relais ». La FCPE pour les parents d’élèves et la FSU pour les personnels des collèges firent entendre à l’échelle départementale leur point de vue hostile à la décision d’Eric Doligé.

Maintenant, il faut faire semblant de débattre

Ainsi chahuté, le Conseil général décide alors de se lancer à la fois dans un processus de régularisation institutionnelle et dans une embrouille sémantique pour essayer de présenter les « unités-relais » comme des cuisines en mieux, sans rapport avec de la liaison froide. Peine perdue de ce côté-là puisque des journalistes locaux découvrent l’appel d’offres pour la livraison de ces unités-relais … « en liaison froide ». En revanche, pour ce qui est de faire entériner officiellement sa décision, le président n’avait rien à craindre des conseillers généraux de sa majorité. Bien loin de leurs éternels discours sur la représentativité cantonale, les élus de droite votent toujours comme de bons soldats très obéissants. Nous en eûmes la preuve vendredi dernier.

Une délibération pour entériner le mensonge

La commission permanente du Conseil général devait en effet décider – ou faire semblant de décider – de modifier la restauration scolaire des collèges de Bazoches, Châteaurenard, Chécy, Ferrières et Traînou. La délibération s’intitulait sobrement : « Contrat de partenariat sur cinq collèges : cuisines et mode de restauration – une opération au sein du projet « Délys » dédié à la diversité alimentaire et à l’économie durable ». Curieuse façon de dire « on vous a menés en bateau et on va rendre tout ça légal ». On apprenait donc que « l’unité-relais constitue une solution intermédiaire ou hybride entre un simple office de réchauffage et une cuisine de production ». On ne savait pas encore si cet hybridation s’approcherait plus du simple office de réchauffage ou de la véritable cuisine. « Tout dépendra de la réponse à notre appel d’offres » fut-il précisé en cours de débat. Circulez, il n’y a rien à voir.
En fait, l’essentiel de la description concrète des unités-relais consistait à démontrer qu’elles sont plus intéressantes que des offices de réchauffage. Comme s’il était question de cela et non de l’abandon des cuisines de production prévues depuis le début et maintes fois confirmées.
Néanmoins, en insistant – sans rire – sur le « processus de validation transparent et programmé », le texte s’achevait en proposant que ces collèges soient « équipés d’unités-relais en lieu et place des cuisines permettant une production sur site ».

Une proposition de statu quo pour organiser une évolution concertée

Ma collègue Anne Besnier fit alors la proposition émanant de notre groupe socialiste et écologiste : que le contrat de partenariat reste inchangé et que l’on construise de vraies cuisines avant d’entamer une réflexion plus sérieuse. Cela permettrait d’évaluer le mode de restauration le plus adapté, y compris en examinant la possibilité de créer plusieurs cuisines centrales publiques dans le département afin de fournir ensuite les collèges. Pour les 5 dont il est question, on voit bien qu’il serait alors possible d’adapter la cuisine à un fonctionnement en unités-relais. Pour l’instant, faute d’avoir réglé la question de l’approvisionnement de telles unités-relais, sans même pouvoir dire que cette solution est rentable, il est parfaitement absurde de supprimer les cuisines de production. « Vous mettez la charrue avant les boeufs », conclut Anne Besnier. C’était croire qu’il était encore possible d’argumenter.

Grincheux crie au loup

La réplique d’Eric Doligé, particulièrement hargneuse, nous prouva que non. Il commença par nous dresser un portrait catastrophique de la situation financière du département, situation qui incombe selon lui aux incapables qui nous gouvernent. Cela nous obligerait à rechercher à contrecoeur toutes les économies possibles. Comme si c’était à contrecoeur que l’UMP privatise les cantines et comme s’il y avait la moindre source d’économie à espérer dans la modification proposée pour les 5 collèges ! Cette obstination à dénigrer la gestion de la gauche au pouvoir est tellement marquée par l’aigreur et le désespoir que l’on en viendrait presque à plaindre Eric Doligé tellement il souffre pour notre pays. C’est totalement désabusé qu’il nous lança même : « plus ça va, plus on s’enfonce, plus on est content ». Toutefois, son discours est si manichéen et irraisonné que cela me fit plutôt sourire. Surtout quand on sait que le président de ce département au bord de la ruine a toujours en tête la construction de trois nouveaux ponts sur la Loire dont chacun coûtera près de 100 millions d’euros et dont il n’imagine pas que l’on puisse se passer en période de crise.
Outre les lamentations contre François Hollande et sa « bande organisée », le deuxième axe de la réponse fut l’accusation lancée par Eric Doligé contre tous les manipulateurs, ceux qui auraient réveillé la presse, les « fêlés » qui ont menti au public, ceux qui ameutent les parents d’élèves. Là, il faut avouer que je me sentis visé. Eh oui, aucun doute, c’est bien moi qui tenait le stylo des quelques mille signataires de la pétition du collège de Traînou. C’est moi qui rédige et vérifie chaque phrase publiée dans les journaux locaux. Même la République du Centre est à mon service exclusif. Eric Doligé n’est pas dupe : « vous êtes derrière », « ce n’est quand même pas un hasard s’ils emploient les mêmes arguments que vous » m’asséna-t-il.

Soyons sérieux

J’intervins donc moi aussi dans ce débat pour essayer de revenir à la question posée : pourquoi fallait-il changer brutalement le projet de construction des cuisines de ces collèges ?
Tout d’abord, les circonstances de la décision sont en elles-mêmes insupportables. Après avoir systématiquement annoncé aux personnels et aux usagers que la cuisine serait bien faite dans les collèges, sans consulter ni prévenir qui que ce soit, une poignée de dirigeants départementaux à déjà mis en oeuvre, il y a trois mois, la modification du mode de restauration scolaire. Il n’y a pas là de quoi rehausser la crédibilité des élus. Plutôt que de voir des complots partout, ne faut-il pas se rendre à l’évidence : c’est parce que Eric Doligé et son équipe sont complètement coupés des réalités et de la population que l’on voit fleurir des pétitions et des manifestations de Loirétains mécontents. Ce n’est certainement pas parce que ces gens-là seraient manipulés par Thierry Soler. Tout ce que j’ai fait sur ce dossier, c’est écouter les parents d’élèves et me faire leur porte-parole, avec mes propres convictions sans aucun doute, mais surtout en partageant leur indignation légitime.
Quant à l’argument financier, il est évident qu’il ne tient pas. A ce stade du projet, il est inconcevable que le partenaire privé réduise sa facture pour quelques équipements en moins alors qu’on lui demande de changer ses plans en cours de route (la délibération proposée soulignait d’ailleurs que le changement du contrat serait « sans incidence financière »). D’autre part, si l’on veut bien accorder encore un peu de confiance à l’exécutif départemental, aucun poste ne devrait être supprimé parmi le personnel départemental. Bref, sans changer le coût de l’investissement ni la masse salariale, il s’agit d’acheter des plats élaborés par d’autres plutôt que de simples ingrédients utilisés par nos propres cuisiniers. Comment cela pourrait-il coûter moins cher ? Personne ne sut me le dire.

Vote bloqué

Après d’autres échanges n’apportant pas le moindre éclaircissement quant aux raisons du changement proposé, la délibération fut soumise à un vote dont l’issue était jouée d’avance. Les 19 représentants de la majorité soutinrent le fait accompli tandis que les 7 représentants de la gauche et des écologistes refusaient de renoncer aux cuisines dans les collèges.

Quelques autres décisions de cette commission permanente

Même si le débat que je viens de retracer occupa une grande part de la séance, nous avions comme toujours de nombreux dossiers à examiner. La plupart, purement techniques, ne posèrent aucun problème. Beaucoup suscitèrent à nouveau l’amertume présidentielle, y compris sans rapport avec les sujets traités. Ainsi, le poids et les incohérences des normes qui régissent la vie courante furent l’occasion de plaintes répétées et répétitives.

On ne va quand même pas demander des contreparties aux entreprises

Parmi les thèmes qui retinrent mon attention, le premier fut le traditionnel quitus accordé aux entreprises n’ayant pas respecté les engagements pris en échange d’une subvention. Comme d’habitude, il nous était proposé de ne sanctionner aucune de ces entreprises auxquelles nous étions pourtant en droit de réclamer le remboursement de tout ou partie de l’argent public qu’elles avaient reçu. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas pour moi de me montrer particulièrement intransigeant dans un contexte économique difficile. D’autant plus que beaucoup des entreprises aidées par le Département atteignent ou dépassent les objectifs convenus tandis que les autres, quoique défaillantes, n’ont pas forcément démérité. Mais il est tout de même étonnant que les aides aux entreprises constituent le seul domaine où s’exerce une clémence automatique de la collectivité. Qu’une vielle dame perçoive une aide à laquelle elle n’a pas droit et aussitôt on nous parle de fraude et de systèmes de contrôle renforcés. En revanche, si une entreprise reçoit une subvention pour des emplois qu’elle ne parvient pas à créer, alors les excuses pleuvent et l’on mobilise l’ADEL à son secours (ADEL=agence de développement économique du Loiret). J’avais déjà dénoncé ce « deux poids, deux mesures » et c’est donc logiquement que je votai contre la délibération donnant quitus. Tous mes collègues, communiste y compris, se montrèrent plus conciliants que moi avec le monde de l’entreprise 😉

Pas de quitus pour l’APADVOR

J’eus une autre occasion d’intervenir dans le cadre de la demande de subvention d’une association oeuvrant au service des personnes handicapées. L’APADVOR, en difficulté financière, sollicitait une aide du Conseil général afin de préserver un service d’aide au déplacement destiné aux personnes dont le handicap ne permet pas l’accès aux transports en commun. Plusieurs centaines de bénéficiaires sont concernés par ce service, pour ne pas dire dépendants de son existence. Mais voilà. Aux yeux de la majorité, l’APADVOR a un grave défaut, il ne s’agit pas d’une entreprise privée mais d’une association à but non lucratif. Pire, elle propose son service d’aide au déplacement à un prix inférieur au coût de revient. Bien entendu, la solidarité n’exonère pas d’une gestion rigoureuse et l’analyse des services départementaux n’est pas à l’avantage de cette association. Soit. On nous proposait donc d’arrêter les frais et de refuser la subvention.
En accord avec mes collègues socialistes, je demandai alors que le Département s’assure de la pérennité du service de déplacement que cette décision met en péril. S’agissant d’un besoin essentiel pour les personnes handicapées, il me semblait que le Conseil général ne pouvait s’en désintéresser. Eh bien si, pourtant. Car j’aurais tort de penser que toute la politique d’accompagnement des personnes et de compensation du handicap relève de la compétence départementale. En matière de déplacement, ce ne serait donc pas au Conseil général de s’en charger. Ainsi, le refus de subventionner l’APADVOR peut bien signifier la fin d’un service indispensable à des centaines de Loirétains, nous devrions nous en laver les mains.
Plusieurs de mes collègues socialistes et moi-même demeurâmes sceptiques sur une telle décision qui fut adoptée à l’unanimité moins nos quatre abstentions.

Beau travail des Archives

Une fois la séance levée, les conseillers généraux membres de cette commission permanente se virent présenter la nouvelle exposition préparée par le service des Archives départementales. Il s’agit de panneaux illustrés retraçant la vie dans le Loiret pendant la guerre de 14-18. Un excellent moyen de faire vivre le patrimoine tout en donnant matière à réfléchir sur l’impact des guerres dans tous les aspects de la société.

En revanche, pas un mot sur le nouveau logo du Conseil général qui, tel une décision relative aux cantines, avait été concocté en secret par le staff du président et devait être présenté l’après-midi même à la presse.

1 réflexion sur « Grincheux et les sept mains »

  1. sans nul doute, cela doit être une « évidence » pour toi de rendre compte aux électeurs de tes interventions et de ce qui les justifient… il n’en reste pas moins que je t’en remercie !
    Cordialement

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