De la fermeté dans la bienveillance

Le vendredi 18 novembre était une journée de session plénière du conseil départemental – j’en commenterai bientôt les débats internes.
La première partie de cette séance, cependant, était consacrée au rapport d’activité des services de l’État dans le Loiret en 2015. Selon une tradition tenace, c’est le Préfet Nacer Meddah en personne qui est venu devant l’assemblée départementale pour exposer ce bilan de l’action publique non décentralisée (ci-contre, photo Conseil départemental). Sur les 7 préfets qui se sont succédés dans le Loiret depuis que je suis élu, soit en 8 ans, un seul n’a pas sacrifié au rite du rapport d’activité en séance, accompagné des principaux directeurs des services de l’État.

L’exercice ne présente pas de grands risques car quel élu voudrait se fâcher avec un préfet dans notre République encore tellement jacobine ? C’est ainsi que le président Saury, en ouvrant la séance, enroba d’amabilités personnelles les critiques qu’il ne put s’empêcher de formuler envers le gouvernement devant celui qui en est le premier représentant dans le Loiret.

Bien entendu, en retour, le Préfet lui-même ne manqua pas de louer les bonnes relations mutuelles entre État et Département pour « apporter des solutions et améliorer le bien-être de nos concitoyens ». Avec des remerciements d’usage envers ceux qui travaillent dans l’ombre au sein de la Préfecture – pour une fois, on ne tape pas sur les fonctionnaires – Nacer Meddah affirma que l’État ne se désengage pas, même si … « les temps changent ». Son leitmotiv est d’accompagner – ce changement – et ne pas freiner – les initiatives. Malheureusement, cette méthode « d’administration pragmatique », notre Préfet la met surtout au service de la fameuse – et fumeuse – « attractivité ». Ce concept passe-partout justifie généralement que l’on aménage le territoire pour les besoins des plus aisés sous prétexte que cela attirera encore plus de riches qui feront le bonheur des pauvres. En tous les cas, cette « attractivité » n’est pas faite pour les déshérités et les migrants. Encore moins pour les gens du voyage envers lesquels le Préfet marqua sa volonté de fermeté et de répression.

Ayant tenté de nous convaincre des bienfaits de la « ruralité gagnante », Nacer Meddah aborda les questions de l’emploi, de l’agriculture ou du « remarquable » plan EHPAD du conseil départemental (rénovation et reconstruction de structures destinées aux personnes âgées dépendantes). Il ne manqua pas de développer les différents aspects de la sécurité à assurer pour nos concitoyens, que ce soit contre le terrorisme, sur les routes et dans chaque moment de la vie quotidienne.

Quelques mois après le vote d’une loi de « reconquête de la biodiversité », alors que, en outre, la loi de transition énergétique a tracé un vaste chemin d’évolutions répondant aux exigences de l’accord sur le climat de Paris, bref, au moment où l’État est doté d’outils efficaces pour traiter les enjeux écologiques … le représentant du gouvernement n’a pas évoqué le moins du monde son action dans ces domaines. Pas plus qu’il n’a cité la lutte contre la disparition des terres agricoles qui ne figurait même plus dans le rapport écrit.

J’aurais donc pu profiter du temps de dialogue qui suivit cette présentation pour poser cette année encore une question relative au foncier agricole. Pourquoi n’est-il plus question de cette compétence légale du Préfet dans son rapport d’activité ? Comment peut-il justifier sa signature de la déclaration d’utilité publique d’un projet départemental qui va allègrement détruire près d’une centaine d’hectares de terres arables ?

A l’inverse, mon collègue Marc Gaudet n’hésita pas, lui, à suggérer que les crédits que l’État destine au développement des infrastructures ferroviaires pourraient être détournés pour de nouvelles routes départementales comme … la déviation de Jargeau. Fort heureusement, le préfet s’abstint de lui donner raison sur ce point.

En attendant, les contraintes d’ordre du jour firent que je me résolus à limiter mon intervention à un seul sujet, mineur face aux enjeux globaux mais crucial pour les personnes concernées. Je parlai donc des enfants mineurs et jeunes majeurs étrangers confrontés aux méandres de l’administration française pour faire valoir leurs droits les plus élémentaires, ceux de toute personne humaine, nonobstant le fait que ces mêmes droits ne sont pas forcément plus accessibles pour des français en titre, ni pour les moins jeunes, mais cela est une autre histoire.

Mon idée principale était que notre société a besoin de bienveillance autant que de pragmatisme de la part de l’administration et, plus généralement, de la part de décideurs qui suscitent de plus en plus de défiance de la part des citoyens. Je m’appuyai notamment sur certains des exemples concrets de mauvaise application des lois qui protègent les jeunes étrangers, parmi les nombreux cas recensés par le Réseau éducation sans frontière (RESF) et le COllectif de soutien aux Jeunes Isolés Etrangers du Loiret (COJIE).

Voici mon intervention
à réécouter
ou télécharger

La réponse du Préfet fut pleine de dialectique.
1. La thèse : « nous sommes capables de faire preuve de bienveillance », avec l’examen au cas par cas les situations de jeunes qui ont « la volonté de s’intégrer » et que « nous accompagnons » car ils peuvent « contribuer à l’essor de notre pays ».
2. L’antithèse : attention, il y en a d’autres qui ne sont que des profiteurs, « qui veulent être juste à la charge [de la société], qui attendent juste qu’on réponde à tous leurs droits, qu’on les protège, et cætera, et qui ne font pas d’effort » ; dans ce cas, « je suis désolé, il faut tenir un discours de fermeté » (…) « il y a des cas qu’il ne faut pas défendre » (…) et, à ce moment-là, « moi je ne suis pas pour la bienveillance ».
3. La synthèse : ma porte reste ouverte, « s’il y a des situations qu’on peut améliorer, vous nous en faites état et on les regardera bien volontiers ensemble ».

Eh bien, chiche, commençons par améliorer toutes les situations litigieuses sur lesquelles l’attention de la Préfecture a déjà été attirée par les associations.
Toutes, oui, parce que le mythe des profiteurs est indigne d’une réponse sérieuse. On peut discuter de la capacité de la France à « accueillir toute la misère du monde », comme disait l’autre, mais on ne peut nier qu’il s’agit d’une misère authentique, indéniable, et l’on ne peut se dispenser d’en « prendre une part », une part qui ne saurait se limiter à quelques dizaines de migrants recueillis dans le Loiret quand les guerres auxquelles participe la France déplacent des dizaines de millions de réfugiés. Il y a de la marge avant que nous ne soyons prétendument submergés. Et cela n’entre pas en concurrence avec la solidarité envers des Français mais en concurrence avec les profits indécents des plus riches.
De toutes façons, qu’il s’agisse de jeunes étrangers comme des bénéficiaires du RSA, d’allocations diverses ou de l’aide médicale d’urgence, eh bien soyez assuré que leur sort ne fait pas rêver. Il peut susciter des jaloux mais pas des envieux. En tous cas, moi, je ne donnerai pas ma place pour vivre ce que vit même le plus choyé de tous ceux que l’on qualifie d’« assistés ».

2 réflexions au sujet de « De la fermeté dans la bienveillance »

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