Faire confiance aux citoyens pour regagner la leur

Depuis Barcelone où je participais à la conférence annuelle de l’Observatoire international de la démocratie participative (OIDP), j’ai pu écouter mardi le discours du Président de la République à propos de la programmation pluriannuelle de l’énergie et du mouvement des gilets jaunes qui se poursuit en France. C’est l’occasion pour moi de vous présenter quelques réflexions personnelles sur ces sujets.

La rencontre internationale #OIDP2018 m’a permis d’entendre des témoignages et des analyses venant de toutes les parties du monde. Depuis la défense du municipalisme à Madrid, Barcelone, Saragosse, Valladolid … jusqu’aux difficultés des activistes moldaves de Chisinau en passant par le Pérou, le Mozambique ou Taïwan. C’est tout à fait passionnant de voir comment l’implication des citoyens dans les choix collectifs peut produire de si bons résultats dans des sociétés aussi variées.
Avec des méthodes participatives, n’en déplaise à Manuel Valls, la maire actuelle de Barcelona, Ada Colau (ci-dessus à l’ouverture de #OIDP2018), transforme réellement les priorités de l’action publique. Elle n’y parvient pas du fait de son autorité ou par un processus vertical de haut en bas, mais en faisant confiance à chaque citoyen.ne de la ville pour participer pleinement aux décisions communes.
J’en viens à penser qu’avec de la démocratie participative, c’est à dire en donnant du pouvoir aux citoyens en dehors des processus électoraux, on aurait peut-être évité dans notre pays le ressentiment général qui a favorisé le mouvement des gilets jaunes.

Car il ne s’agit pas d’une simple protestation contre quelques centimes de taxe par litre d’essence. Bien qu’ils soient en partie instrumentalisés par l’extrême droite raciste et séditieuse, nombreux sont les gilets jaunes qui ont démontré leur capacité de réfléchir globalement, furieux du coût des carburants mais sans écarter définitivement la prise en compte de l’environnement. J’écris cela en m’efforçant à la bienveillance alors que je subis stoïquement un très long blocage de l’autocar qui me ramène en France. Malgré les débordements, malgré leur mode d’action un peu primitif, je ne veux pas ignorer le message. Et je veux croire que les gilets jaunes en général ne rejettent pas la fiscalité écologique parce qu’elle est écologique, ni même seulement parce qu’il s’agit d’impôts puisqu’il demandent aussi à vivre en bonne santé dans un environnement de qualité, avec des services publics assurant la solidarité territoriale. En revanche, il est certain qu’ils expriment un ras-le-bol, un découragement face aux promesses non-tenues, un malentendu persistant entre les élites et les gens ordinaires, bref, une façon de faire de la lutte des classes sans le savoir.
Il me vient alors à l’esprit une chanson de Lluis Llach, Somniem, où, évoquant le droit des humains à rêver d’un monde meilleur, il insiste sur le fait que ce rêve est en fait une exigence légitime quand bien même elle s’exprimerait avec rage et à la hâte.
Dans la bouche d’Emmanuel Macron, c’est le fait de dire que les gilets jaunes « posent les bonnes questions ». Même quand ils réclament de l’essence moins chère, ces gens ne veulent certainement pas changer le climat et polluer au point de rendre la planète invivable, ils ne veulent pas gâcher leur santé avec le diesel, ils ne veulent pas compromettre l’éducation de leurs enfants. Il faut donc les écouter. Mais il faudra plus que simplement les écouter.
La perte de confiance envers les décideurs a atteint un paroxysme tel qu’il faudra non plus des paroles mais des actes, des actes clairs et significatifs, avant que la révolte ne se calme. La confiance se perd par la répétition de paroles non suivies d’effet. Elle ne se regagne que par le phénomène inverse : la constance dans une action conforme aux engagements pris.
De ce point de vue, le discours d’Emmanuel Macron ce mardi était plutôt solide et bien moins démagogique que le reste de la classe politique française, Marine Le Pen en tête. En annonçant ouvrir un débat large sur des sujets touchant à la transition écologique, il semble qu’il cherche des solutions avec l’aide de tous plutôt que de lancer de nouvelles et vaines promesses. Cela paraît d’autant plus nécessaire que, chaque fois qu’il a présenté des mesures déjà décidées par le gouvernement, et notamment lorsqu’il a donné ses arguments en faveur du nucléaire, il a, selon moi, manqué de clairvoyance.

Autant le dire franchement, si je souscris à la volonté réaffirmée de « sortir des énergies fossiles », je suis en total désaccord avec les arguments avancés pour ne pas sortir du nucléaire. Pour ceux que le sujet intéresse, je vais développer six contradictions flagrantes dans le discours présidentiel, mais je ne me vexerai pas si vous sautez tout de suite au chapitre suivant.

  • Tout d’abord, il me semble absolument indiscutable que le nucléaire est lui-même une énergie fossile. Dans l’état actuel de la technique, les combustibles disponibles sur terre sont en quantité finie et ne se renouvellent pas. Donc, « sortir des énergies fossiles », ça devrait vouloir dire « sortir du nucléaire ».
    Bien entendu, puisque la France est le seul pays du monde à dépendre aussi fortement du nucléaire pour son électricité, le prix de l’uranium ne monte pas aussi vite que le prix du pétrole. Mais si les 99 % restant de la population humaine se mettaient à consommer autant de ressources fissiles que nous, leur épuisement à court terme deviendrait une question aussi pertinente que pour le pétrole. Bien entendu, cela est totalement inimaginable car la construction de nouveaux réacteurs est en baisse régulière à l’échelle mondiale et même si tout le monde changeait d’avis dès demain, équiper toute la planète de suffisamment de centrales nucléaires demanderait des décennies d’efforts industriels. Or, pendant ce temps-là, le changement climatique serait devenu catastrophique. Ce qui fait que, le climat étant un enjeu mondial, le nucléaire n’est pas la solution, quoique fasse la France.
    A mon avis, il serait plus sain de s’interroger sur le fait que, dans aucun autre pays n’existe la foi en l’énergie nucléaire que cultive le lobby français.
  • En tant que ressource fossile, le nucléaire est aussi une énergie importée. Or le Président Macron a largement vanté l’intérêt de disposer des ressources sur notre propre territoire, qu’il s’agisse de créer une filière de batteries fabriquées en Europe ou de produire du gaz à partir de notre agriculture. Réciproquement, il a dénoncé la dépendance qu’impliquerait l’importation de charbon. Eh bien, pour le nucléaire, nous avons la filière technologique mais pas la matière première. Même en constituant des stocks stratégiques d’uranium, le nucléaire ne répondra jamais à l’enjeu d’indépendance énergétique de la France.
  • Quand je dis que notre pays bénéficie de sa propre filière technologique nucléaire, l’argument est à double tranchant. Car, si l’on en croit différentes études indépendantes, notamment celle de la commission d’enquête parlementaire sur le coût de l’électricité, l’industrie nucléaire française n’est pas à l’abri de la faillite. Le fleuron AREVA a d’ailleurs déjà disparu du paysage et la recomposition régulière, sous de nouveaux noms, des sociétés françaises de cette filière n’est pas de bon augure. Même EDF, le mastodonte du secteur, l’État dans l’État, reste à la merci du fiasco annoncé de la technologie EPR. Avec des retards et des surcoûts qui battent des records, les rares réacteurs EPR en chantier font frémir. Quant à ceux qui sont promis au Royaume-Uni, le risque inhérent à ce contrat est tel qu’il a justifié la démission d’un haut responsable financier d’EDF.
  • Emmanuel Macron a cru bon de souligner « l’intermittence » de certaines énergies renouvelables pour montrer leurs limites. En effet, l’éolien ne fonctionne que lorsqu’il y a du vent et le photovoltaïque que lorsqu’il y a du soleil. Mais le nucléaire lui aussi souffre d’une forme d’intermittence. La sûreté exige des arrêts programmés et aussi des arrêts inopinés de réacteurs. La capacité du nucléaire de produire la bonne quantité d’électricité au bon moment est loin d’être acquise. À tel point que la France effectue des échanges réguliers avec l’Allemagne. Lorsque les besoins sont faibles notre pays vend son électricité à bas prix (parfois même à prix négatif, eh oui, pour l’électricité ça existe). En revanche, pour peu qu’il se mette soudain à faire froid, voilà que la France importe l’électricité que ses centrales nucléaires n’arrivent pas à fournir. On se tourne alors vers l’Allemagne et nous la supplions de rallumer ses centrales à charbon pour alimenter nos radiateurs, et cela à prix élevé, bien entendu.
  • Cette situation n’est pas agréable, certes, mais nous avons encore les moyens de nous payer le complément d’électricité nécessaire quand nos centrales nucléaires sont insuffisamment productives. Ce serait une autre paire de manche si, pour une raison ou une autre, il fallait soudain se passer de la majeure partie de ces centrales. Or, ce scénario est celui qu’à connu le Japon au moment de l’accident de Fukushima. Un incident nucléaire sérieux, même si sa gravité n’entraînait pas de nombreuses victimes, obligerait sans doute à stopper toute la production le temps de contrôler la sûreté des réacteurs. C’est tout notre mode de vie qui est fragilisé par le recours à l’énergie nucléaire. Et encore, je n’envisage pas ici un accident vraiment grave car cela dépasse l’imagination : seule la croyance en sa très faible probabilité nous autorise à continuer à jouer ainsi avec le feu.
  • Enfin, le Président a été très convaincant lorsqu’il a prôné une économie circulaire et la création « d’usines zéro déchets ». Mais comment se fait-il qu’il n’ait pas pensé à retourner cet argument contre son propre plaidoyer pro-nucléaire. Car s’il y a bien une industrie dont les déchets sont envahissants, c’est le nucléaire. Ce n’est pas forcément leur impact immédiat ni leur quantité dans l’absolu qui gêne. D’autres déchets, comme les plastiques, sont bien moins contrôlés et produits en millions de tonnes, dont une partie non négligeable se retrouve dans l’environnement. La plupart des déchets nucléaires, eux, sont stockés et relativement à l’abri de la dissémination. Oui, mais pour combien de temps ? Ces déchets restent radio-actifs et dangereux parfois pendant des dizaines de milliers d’années. Quel sens cela aurait-il de progresser dans le recyclage du plastique ou de toutes sortes de produits chimiques si l’on continue à produire et entreposer des déchets nucléaires sans aucune garantie que nos descendants, s’ils savent encore où les trouver, sauront quoi en faire ?

Bref, si l’on souhaite réellement que les Françaises et les Français puissent participer au « choix transparent et éclairé » voulu par Emmanuel Macron, il faudra sans doute que ce dernier accepte de vérifier une bonne partie de ses propres affirmations concernant le nucléaire et qu’il lise aussi les scénarios alternatifs qui démontrent que l’emploi, la cohésion sociale ou la santé ont beaucoup à gagner à une transition énergétique sans nucléaire, celle dont les grands principes sont, dans l’ordre, sobriété, efficacité et renouvelable.

Comme le Président de la République l’a lui-même rappelé, l’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas (à confort de vie équivalent) : c’est la sobriété. Malheureusement, cela ne l’empêche pas d’asséner que l’on aura forcément besoin de plus d’électricité à l’avenir et que l’on ne pourra pas « se déplacer moins ». Pourtant, ces prétendues certitudes sont parfaitement discutables et elles doivent aussi faire partie du débat. S’il faut rendre la planète invivable et provoquer une hécatombe juste pour le plaisir d’envoyer des selfies dans le monde entier ou pour avoir le droit de ne jamais marcher à pied dans la rue, même les gilets jaunes reconnaîtront que le jeu n’en vaut pas la chandelle. La croissance de notre bien-être repose peut-être désormais sur la décroissance du PIB, ou du moins de certaines de ses composantes.

Vous l’aurez compris, je ne suis pas satisfait des propositions du Président pour notre avenir énergétique. Mais je ne suis pas déçu. Le gouvernement actuel n’est pas là pour suivre mes idées personnelles où celles de mes amis politiques. À la limite, je suis même surpris que, alors que les résultats électoraux des écologistes sont si loin ceux que je pourrais attendre, un gouvernement de technocrates libéraux se soucie autant des problématiques environnementales et de leur impact sur notre société tout entière. Sans doute est-ce le reflet de la prise de conscience de ces enjeux qui ne cesse de croître parmi la population, à défaut d’être partagée par la classe politique. Ainsi je ne suis pas moins surpris des réactions de responsables politiques qui, à l’instar de M Wauquiez, se plaignent de la faiblesse des ambitions de M Macron alors qu’eux mêmes, ayant déjà eu l’occasion d’agir et l’ayant encore à l’échelon local ou régional, ne font toujours rien voire continuent de s’opposer à la transition écologique.
Pour le conseil départemental du Loiret, par exemple, j’espère que mes collègues ne s’indigneront pas trop des réponses faites aux gilets jaunes alors qu’eux-mêmes engagent l’essentiel des investissements publics pour des infrastructures routières. Le Président de la République a raison de dénoncer ceux qui ont donné et donnent encore aux Français l’illusion que l’on peut volontiers habiter loin de son lieu de travail. Au lieu d’offrir aux Loirétains la possibilité de faire moins de trajets, par une politique de l’habitat et de solidarité, notre Département persiste à étendre les infrastructures routières. Ainsi, la déviation de Jargeau, si elle voit le jour, allongera les distances parcourues par ceux auxquels elle est destinée et pèsera bien plus sur leur pouvoir d’achat que l’augmentation des taxes sur les carburants. Voilà une illustration concrète de ce que l’on entend par « déménagement du territoire », une expression de plus en plus employée pour dénoncer les aménagements qui ont rendu si aberrante l’urbanisation des zones « périphériques ».

Le Président de la République a volontiers pointé les responsabilités passées en la matière. Il a aussi assumé sa part. « Nous avons fait trop peu » a-t-il dit des dirigeants politiques du pays. Franchement, je ne peux que me réjouir de l’entendre proposer « un nouveau modèle productif, éducatif, social, plus juste ». Nous ne serons pas tous d’accord sur les mesures à prendre pour y parvenir ni parfois même sur le contenu de ce nouveau modèle. Mais s’il doit prendre en considération aussi bien « la fin du monde » qui nous menace que « les fins de mois » difficiles que certains connaissent et d’autres non, alors le projet est mobilisateur.

Enfin et surtout, au sortir d’une conférence internationale sur la démocratie participative, je suis bien forcé d’approuver la méthode proposée par le Président de la République. La révolte gronde, la défiance va croissant, eh bien, ne nous battons pas comme des chiffonniers, discutons, écoutons-nous avec bienveillance et cherchons ensemble des solutions. Elles « viendront de la base », dit Emmanuel Macron, « chaque citoyen est nécessaire » car nous ne rencontrons « pas des problèmes d’experts mais des problèmes de citoyens » et il termine son discours sur ces mots : « transformer les colères en solutions ». Tout cela me convient.

Bien sûr, je ne suis pas naïf. Ma confiance intrinsèque a baissé, comme celle de mes concitoyens. Mais j’accepte le défi pour les trois mois qui viennent. J’ajoute juste une règle essentielle que je retiens des exemples de démocratie participative du monde entier : que l’on soit très clair sur ce qui est en mis sur la table, ce qui est réellement décidable par le débat public et qu’ensuite, on s’en tienne aux choix qui auront émergé. Qu’Emmanuel Macron ne lâche rien sur le programme qui l’a porté au pouvoir, c’est important pour la confiance. Mais qu’il soit encore plus acharné à appliquer les choix qu’il propose aujourd’hui de mettre en débat. Ainsi, il restituera la souveraineté populaire à tous ceux qui voudront bien s’en saisir avec lui. Voilà comment la démocratie participative peut sauver la démocratie tout court, seule garante de nos libertés.

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