Comment le Département peut-il laisser des enfants dormir dehors ?

Le Président de la République, Emmanuel Macron, est accusé de bien des erreurs qui ont le plus souvent de multiples auteurs et depuis bien longtemps avant son élection. Néanmoins, il ne tenait qu’à lui de ne pas dire certaines bêtises comme lorsqu’il a cru bon de promettre, dans un discours tenu à Orléans, que plus personne en France ne dormirait dehors à la fin de l’année 2017. Force est de constater qu’il n’avait pas le pouvoir de « loger tout le monde dignement » ou bien qu’il n’a pas su imposer « partout des hébergements d’urgence ». Une occupation d’immeuble menée hier par le mouvement Droit au logement nous rappelait cette exigence toujours d’actualité.

La situation n’est pas forcément plus douce pour les SDF d’Orléans et du Loiret, alors que les températures nocturnes voisinent avec le zéro. Le Préfet du Loiret fait le dos rond et c’est en vain que, chaque soir, plusieurs personnes sans abri appellent le 115 en quête d’un hébergement d’urgence pour se reposer un tant soit peu.
Néanmoins, je ne suis pas député de la Nation pour proposer de nouvelles lois plus humaines et généreuses en la matière. Je suis seulement élu départemental. Or, justement, le conseil départemental est aux premières loges pour une catégorie particulière de personnes démunies : il s’agit des enfants de moins de 18 ans qui relèvent prioritairement de la politique de l’enfance.

L’histoire que je veux raconter ici m’amène à penser que le Président Macron n’est pas le seul à faire des promesses en l’air ni à accepter de laisser des malheureux dormir dans la rue en plein hiver. Dans le Loiret aussi la compassion peut cacher l’impuissance d’un président à tenir parole. Le pire, c’est que, s’agissant du conseil départemental du Loiret, les victimes de ce traitement indigne sont a priori de jeunes mineurs d’autant plus fragiles.


La loi prévoit que les enfants sans famille ou en danger dans leur famille sont placés sous la responsabilité du Département. Celui-ci, depuis longtemps, répond à leurs besoins et les aide à reconstruire une vie normale. Mais, car il y a un mais, nous connaissons depuis quelques années une immigration spécifique de jeunes arrivant en France sans leur famille : ce sont les mineurs non accompagnés (MNA). Du point de vue de la loi, bien que celle-ci soit très rigoureuse envers les étrangers, ces jeunes MNA sont avant tout des enfants à protéger. C’est ainsi que, parmi tous les enfants séparés de leur famille, on trouve désormais une part non négligeable de jeunes étrangers.
Certains ont parfois du mal à l’admettre mais c’est la grandeur des nations européennes que de voir l’enfant dans le malheur avant de voir sa nationalité ou sa couleur de peau. C’est aussi un investissement heureux pour notre pays car on ne compte plus les exemples de jeunes étrangers qui s’attachent à réussir leurs études et leur intégration en France en rendant à notre société les bienfaits qu’ils en ont reçu.
Tout irait pour le mieux, donc, si l’on ne constatait aussi des abus. Face à une réglementation de l’immigration souvent injuste, ubuesque et parfois inhumaine, ceux qui sont en détresse, dans des pays en guerre ou écrasés économiquement, tentent de rejoindre la France par tous les moyens. Parmi ceux qui demandent à bénéficier de la protection accordée aux mineurs, il y a donc aussi des jeunes qui ont en réalité dépassé 18 ans, quelquefois simplement parce que leur périple jusqu’ici a été aussi long que douloureux. La loi étant ce qu’elle est, en dessous de 18 ans, le Département les prend en charge, au-dessus, la protection est bien moindre. L’État, qui est alors responsable de l’hébergement d’urgence, est très souvent défaillant. La détermination de l’âge de ces jeunes devient ainsi un enjeu. Un enjeu d’abord pour ces jeunes eux-mêmes qui peuvent basculer ou non de la précarité vers l’abandon total. Un enjeu aussi pour le budget départemental dont la part consacrée à la mise à l’abri des MNA est croissante. Aussi, la première chose qui est programmée lorsque le Département reçoit un de ces jeunes, c’est de procéder à l’évaluation de son âge du mieux possible. En attendant, il est protégé comme un mineur. S’il se confirme que tel est son âge, il sera accompagné dans son intégration au sein de la société française, à commencer par sa scolarisation. Je veux absolument souligner ici le travail consciencieux des agents départementaux auxquels incombe l’accompagnement des mineurs. Cependant, s’il est jugé qu’un de ces jeunes a plus de 18 ans, le couperet tombe et il se retrouve à la rue, sans papier, sans abri et sans autre soutien que les associations locales et les personnes dévouées qui les animent.
Attention, pour que la majorité de droite du conseil départemental ait fini par reconnaître que, malgré ce qu’il en coûte, il serait indécent de laisser à la rue un jeune mineur dont la collectivité est responsable, il a fallu bien des luttes auxquelles j’ai participé.

Bon, nous en étions là il y a quelques jours encore.

Cependant, on nous le répète bien souvent dans les sphères économiques, rien ne vaut « l’attractivité du territoire ». Ce serait, paraît-il, la clé du bonheur pour tous. « Attractivité du territoire » et « rayonnement » sont les mamelles du Loiret. Manifestement le discours a porté et le nombre des jeunes étrangers désireux de bâtir leur avenir à Orléans a enflé régulièrement. Ces derniers mois, plusieurs centaines d’entre eux se seraient présentés auprès de la Direction de l’enfance du conseil départemental. Mineurs ou majeurs, il a fallu prendre le temps de les évaluer avant de rejeter tous ceux dont on soupçonnera qu’ils ont déjà 18 ans et ne relèvent pas de l’obligation d’accueil faite au Département. La philanthropie a des limites. La majorité préfère garder l’argent pour distribuer toutes sortes de subventions qu’il m’arrive de contester.
Mais voilà que je suis alerté par une association réellement philanthropique, Coupe-faim Coupe-froid, qui s’est donné la tâche de venir en aide aux SDF. Fin décembre, les voilà confrontés à des jeunes étrangers qui se déclarent mineurs et sont en attente de l’évaluation de leur âge par le Département. Ils devraient logiquement être hébergés en attendant de déterminer s’ils sont ou non mineurs. C’est la politique affichée par le conseil départemental et c’est aussi une obligation qui lui est faite par la loi. Pourtant, ces jeunes semblent oubliés. Sont-ils les seuls ? Y aurait-il de nouvelles dispositions moins accueillantes dans le Loiret ? Je m’empresse de solliciter l’avis du Président Marc Gaudet. Il me répond du tac au tac : « fake news » m’écrit-il, « il n’y a pas d’instructions nouvelles particulières concernant l’accueil des supposés mineurs. Avant la déclaration de leur minorité, il y a bien prise en charge par nos services. »
Parfait. C’est donc un malentendu. Les jeunes recueillis par l’association Coupe-faim Coupe-froid auraient dû être pris en charge mais il y a eu un bug. C’est donc en toute confiance que j’accepte de les accompagner, dès ce matin, avec le président de Coupe-faim Coupe-froid, auprès des services départementaux.
Mais là, c’est la douche froide. Nous apprenons que « les services de la Direction de l’enfance ne sont pas en mesure de prendre en charge ces 3 jeunes aujourd’hui. »
Voilà donc 3 jeunes qui dormiront dehors ce soir et chaque nuit jusqu’à ce qu’on veuille bien statuer sur leur cas (le 19 janvier). La manipulation de la notion de « fake news » par Marc Gaudet ne leur a visiblement pas réussi. J’incline à penser qu’il y a bel et bien eu une décision au plus haut niveau du conseil départemental pour dire que les jeunes « supposés mineurs » seront désormais « supposés majeurs » … et supposés résistants au froid et à l’indifférence. Bienvenue en 2019 dans le Loiret.

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