Les passeurs de Loire

Passeurs et charpentiers en Val de Loire, la tradition continue ?
(Michèle Dupont)

Jean-Philippe Van Lauwe et Bruno Gabris vivent et travaillent à Sigloy – rive droite de la Loire – à 3 kilomètres au sud de Châteauneuf. Toute l’année, on les trouve sur l’eau ou sur leur chantier de construction et réparation de bateaux : de vrais usagers de la Loire, jeunes, la trentaine, ils se sont rencontrés au cours de la préparation d’un bac agricole de techniciens forestiers, puis du B.T.S. gestion et protection de la nature.

Pourquoi ce nom « passeur de Loire » ?
Nous avons mis beaucoup de temps à le trouver. Ce n’est pas seulement à cause du transport des visiteurs sur le bateau, mais c’est surtout l’idée de passer, donner quelque chose, faire aimer l’histoire des usagers de la rivière, découvrir des bêtes, des plantes et des hommes.
Et vous utilisez les outils des anciens passeurs, la bourde par exemple ?
Les bourdes de cinq mètres de long servent surtout à la descente. On les range en hiver à l’atelier. Le lieu de rencontre est l’embarcadère de Sigloy, proche de la levée, à l’ombre des arbres, bien aménagé en petit port d’embarquement.
Quelle est l’origine de votre métier ?
Nous sommes allés à la pêche ensemble en Loire. Nous avons pratiqué le canoë, puis construit un bateau pour la pêche et, ensuite, pour le transport de visiteurs. Nous avons été initiés à ce travail de construction de bateaux grâce aux conseils d’autres mariniers et de charpentiers de marine, en particulier ceux de Gien. Nous avons mis nos économies pour construire le premier bateau. Nous avons nous-mêmes abattu les arbres qui ont servi à sa construction.
Pourquoi avoir choisi Sigloy et comment s’organise votre activité ?
Nous nous sommes installés à Sigloy parce que la situation sur la rivière est bien orientée par rapport aux vents et à cause du lit de la Loire. Il change, ce n’est pas une légende.
En hiver, nous construisons des bateaux pour des particuliers. C’est notre troisième année d’activités touristiques. Nous utilisons deux bateaux : le Stern et l’Aigrette. Chacun transporte douze personnes. A quai, il reste une petite toue cabanée, la Bonnée, où nous rangeons notre matériel : et un bateau neuf beaucoup plus grand, la Grande Aigrette L’an dernier, nous avons transporté 3000 personnes.
Les autorisations administratives sont-elles difficiles à obtenir ?
Ça se passe bien, mais c’est compliqué. Le bateau doit être aux normes. Commission de surveillance venue de Paris, puis passage d’un expert fluvial de la navigation en eau douce basé à Nantes. Quant à l’autorisation de naviguer sur la Loire avec des passagers, elle vient du Préfet du Loiret qui détermine le secteur et la période définie de navigation, d’avril à octobre. Les instances montent à bord, font des essais, et le bateau est homologué. Nous recevons une formation pour naviguer et transporter des passagers. Le permis est accordé pour deux ans. Pour notre nouveau bateau, La Grande Aigrette, il faut un nouveau permis.
Les bateaux, comment les construisez-vous ?
Ils sont larges, avec un cul carré et un moteur auxiliaire très silencieux. Planches de sapin douglas pour le fond des bordées, chêne pour les courbes et les râbles. Utilisation aussi de l’acacia qui se conserve mieux que le chêne. Les pièces du bateau sont boulonnées, ce qui permet de travailler en un temps plus court qu’avec l’assemblage traditionnel. Nous avons construit des bateaux adaptés aux passagers, le moins de tirant d’eau possible avec un fond large.
Nous naviguons d’avril à octobre. En hiver, il faut entretenir les bateaux, les mettre à l’abri. Il y a un problème de surveillance. Les voiles sont en matières synthétique de 25 m² de surface. Le mat est en pin de 8mètres de haut et pour le grand bateau on atteindra 13 mètres.
Quels échanges avez-vous avec vos passagers ?
Voilà ce qui leur plaît : les gens aiment comprendre les manœuvres du gouvernail et de la voile. On leur apprend à la manipuler, à faire des nœuds de cordages. Ils entendent raconter la Loire, présenter le paysage. Le fleuve a une dynamique : par exemple, la formation des îles.
Les gens aiment les contacts physiques avec la rivière. Lors de la remontée, on tient compte des fluctuations des vents, des niveaux de l’eau. Ce qu’ils aiment aussi, c’est débarquer dans une île.
Un côté Robinson Crusoé ?
Oui, on observe les bêtes : traces de castor et de ragondins. On observe les arbres et les plantes qui ont permis de fixer les sables. Mais on observe aussi les oiseaux : sternes, hérons, aigrettes, cormorans. Ils peuvent être ensemble cinq à six cents et sont très dévastateurs pour les poissons. Le balbuzard pêche de mars à avril. Il plane, puis reste fixe, ailes déployées en esprit saint ; puis il fait une descente en spirale vers l’eau et c’est avec ses serres qu’il accroche sa proie. On peut voir aussi une laie et ses marcassins ou des chevreuils. Ils traversent aisément la Loire.
Nos sorties durent une heure et demie, matin et après-midi. Nous organisons aussi, souvent, des sorties de deux heures et demie, le soir, à la tombée de la nuit, avec pique-nique à bord, car il est interdit de manger dans les îles. Les gens aiment beaucoup ces soirées. Ils célèbrent même parfois, en petits groupes, des mariages, des anniversaires. Cela a un petit côté fête.
Quel est votre espace de navigation ?
Depuis l’embarcadère de Sigloy jusqu’au lieu-dit les Boutrons, face à la levée de la route de Saint-Benoît, sur environ 8kilomètres. Nous espérons un allongement du trajet jusqu’à Bouteille pour avoir la vue sur la basilique et approcher davantage des îles.
Rappelons que le village de Sigloy, les levées et les rives de la Loire sont classés Val de Loire, Patrimoine mondial de l’UNESCO.

www.passeursdeloire.fr
Tél. : 06 74 54 36 61