La vendetta, stade ultime de l’Etat policier

J’ai de plus en plus l’impression que le stress permanent du gouvernement français et du Président grimpent vers des sommets où les plus grosses énormités peuvent être proférées sans sourciller. Je ne suis pas très instruit en droit et je vais peut-être écrire des bêtises mais il me semble que le Ministre de l’Intérieur bat des records.
Mais avant de commenter sa dernière trouvaille, je voudrais revenir sur un des titres lu hier matin dans mon quotidien régional : « Gitan tué : le gendarme acquitté, la famille en rage ». Au delà d’un respect de bon aloi envers le travail accompli en général par les fonctionnaires de la Gendarmerie, je ne connais cette affaire qu’à travers une interview de l’avocat de la famille de la victime. Je ne me prononcerai donc pas sur le fond mais il me paraît raisonnable d’imaginer la souffrance et la « rage » de cette famille. C’est ce qui m’amène à rapprocher cette histoire des propos publié le même jour par M Brice Hortefeux dans le Figaro magazine.

En effet, le Ministre de l’Intérieur y déplore tout « décalage entre la souffrance des victimes et la réponse pénale ». Je ne veux pas croire qu’il entende par là critiquer l’acquittement du gendarme qui a malencontreusement abattu un fuyard à Draguignan. Alors je me suis mis à réfléchir à cette idée de « le décalage entre la souffrance des victimes et la réponse pénale ».

Il me semble en fait qu’il existe d’autres systèmes appliquant une justice moins « décalée » de la souffrance des victimes. La vendetta, par exemple, consiste à ce qu’un membre du clan offensé soit chargé d’accomplir une vengeance décidée par les victimes elles-mêmes ou leurs proches. Plus besoin de Justice, même pas besoin de police non plus. Ceux qui souffrent se vengent et on n’en parle plus. Ou plutôt si, on en reparle, car en général les victimes de la vengeance se vengent à leur tour et ainsi de suite. Néanmoins, je ne suis pas sûr qu’un tel système ait encore beaucoup d’adeptes parmi les experts en droit.

Du coup, je me dis : n’est-ce pas le propre du droit d’être en « décalage » avec « la souffrance des victimes » ? N’est-ce pas l’essence même de la Justice que de prendre du recul, de juger les faits et les humains pour ce qu’ils sont et non à travers le prisme de la souffrance ressentie ?

Les victimes peuvent légitimement s’attendre à ce que tout soit entrepris d’abord pour trouver les coupables sans se tromper, ensuite pour les juger équitablement et aboutir à une condamnation proportionnée et enfin, pour redresser leurs torts et les réinsérer. Mais si la Justice rendue peut parfois réconforter les victimes, ce n’est pas là sa fonction première. Le rôle de la Justice me paraît être d’introduire une certaine confiance dans les relations sociales de sorte que chacun puisse juguler sa peur de l’autre en ayant l’assurance qu’une instance supérieure se charge de régler les conflits et de faire respecter une loi commune équitable.

A l’opposé, j’ai l’impression que, depuis huit ans déjà, la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy s’appuie sur les peurs les plus irrationnelles pour amener la France à ressembler à un Etat policier. Le caractère discriminatoire de cette politique, jusque là travesti en bonne blague auvergnate, est devenu cet été parfaitement explicite dans une circulaire de M Hortefeux. Depuis hier matin, en suggérant de supprimer tout « décalage entre la souffrance des victimes et la réponse pénale », le ministre de l’Intérieur envisage de passer au stade ultime de l’Etat policier, un stade où la police elle-même serait inutile et où la Vengeance deviendrait la loi.