Le grand Rex de Fukushima

Je participais cette semaine à la 23ème conférence des commissions locales d’information (CLI) organisée par l’association nationale ANCLI et par l’autorité de sûreté nucléaire (ASN). Ces CLI sont des instances créées autour de chaque site nucléaire afin de garantir la transparence en matière de sûreté. En ce qui me concerne, je siège au sein de la CLI de la centrale de Dampierre-en-Burly.

Neuf mois après l’accident nucléaire de Fukushima, cette conférence bénéficiait cette année d’un regain d’intérêt en raison de la réorganisation récente des CLI et de leur réactivité consécutive à l’accident survenu au Japon. Le second motif de mobilisation tenait précisément au sujet abordé par la conférence : les enseignements de Fukushima (N.B. : quand on veut montrer qu’on s’y connaît, on dit « REX » plutôt que « retour d’expérience »).

Au sein de la CLI de Dampierre comme dans toutes celles de France, un avis a été émis à propos des évaluations complémentaires de sûreté (ECS) entreprises dans les installations nucléaires depuis le printemps. Ces ECS lancés par le gouvernement manquent d’envergure en se confinant au réexamen de risques similaires à ce qui s’est produit au Japon : ils font référence aux séismes ou aux inondations mais pas à la sécheresse ou aux attentats. Il était en outre demandé aux exploitants de préciser comment ils pourraient faire face à une perte conjointe d’alimentation électrique et de source de refroidissement, c’est à dire les circonstances qui ont entraîné la fusion du cœur à Fukushima. En ce qui concerne Dampierre, EDF s’est contenté de proposer de dupliquer les moyens de secours existants.

Dans ces conditions, j’attendais beaucoup de la conférence nationale des CLI et notamment une véritable transposition de ce que nous apprend la catastrophe en cours pour déterminer les progrès que l’on peut envisager en France. Quelle ne fut pas ma surprise.

Déjà, lors de la table-ronde consacrée à ces fameux ECS, au cours de laquelle n’intervenaient que des habitués des cénacles nucléaires, il ne fut guère question des événements intervenus au Japon mais plutôt de se congratuler sur la sureté de nos centrales. Bien entendu, de nombreux participants, représentants d’associations ou élus écologistes comme moi, ont présentés nos arguments mais les réponses se révélèrent si lénifiantes que l’on pourrait les résumer en quelques mots  : continuons le nucléaire français comme si de rien n’était. Le comble pour un rex.

Mais le sommet fut atteint lors de la table-ronde consacrée à la gestion post-accidentelle. Aucun des intervenants officiels ne se référa à la réalité de la catastrophe sur place. L’ASN nous expliqua quel avait été son rôle en France pendant la crise, notamment le conseil auprès du gouvernement français pour répondre, par exemple, à la question de l’interruption des importations de produits japonais. En ce qui concerne l’Institut IRSN, son représentant nous raconta comment 128 expatriés de retour de Tokyo avait pu être pris en charge et rassurés ou non sur leur contamination éventuelle. Tous soulignèrent à quel point la population française avait sollicité d’informations sur le nuage radioactif venu de Fukushima, nuage au demeurant plutôt inoffensif. En fin de compte, toutes ces informations essentielles sur la réaction des autorités françaises nous apprirent les erreurs à éviter en cas d’accident nucléaire qui surviendrait aux antipodes. Avec un tel rex, si le prochain accident nucléaire se produit au Brésil, nous seront parfaitement prêts.

Fort heureusement, il restait un représentant associatif de l’ACRO pour s’exprimer sur l’exemple de Fukushima. Il rendit compte du déroulement des opérations sur place, des missions menées et des mesures effectuées par l’ACRO ainsi que des réactions de la population que l’on peut constater depuis mars dernier. Ainsi, certains éleveurs refusent encore de quitter la zone dangereuse faute de pouvoir emmener leurs bêtes. Une histoire particulièrement tragique concerne un hôpital dont l’évacuation s’est faite sans avoir les moyens de déplacer les malades alités les plus faibles ce qui a entraîné le décès de dizaines d’entre eux. Le « rex » à en tirer serait de ne pas installer, à proximité d’une centrale, un hôpital ou un équipement dont les occupants seraient difficiles à évacuer en cas d’urgence. Il y a bien sûr bien d’autres enseignements à tirer de la façon dont les autorités japonaises ont géré et gèreront encore la situation post-accidentelle. Ce sera peut-être le véritable sujet d’une conférence des CLI à l’avenir …

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