De la désinformation dans le Loiret

Le conseil départemental du Loiret a entamé sur le réseau social twitter une campagne de communication scandaleuse qui diffuse des messages faussés à propos du projet de déviation de la RD921 à Jargeau (ci-contre, lancement de la campagne et, ci-dessous, un des messages et une de mes réponses, que je développerai ici).

Il s’agit d’un sujet encore plus brûlant depuis qu’un Village de la Loire s’est installé à Mardié l’été dernier et que ses militants ont dû assister en septembre, impuissants, à la destruction de plusieurs hectares dans le bois de Latingy.
C’est que la collectivité ne veux pas attendre pour faire avancer ce projet pourtant contesté y compris devant la Justice administrative. Car non seulement, le projet est aberrant d’un point de vue social, économique ou environnemental, mais il est aussi soupçonné d’avoir bénéficié d’une déclaration d’utilité publique irrégulière.
Jusqu’à présent, la bataille juridique reste à l’avantage des destructeurs du patrimoine naturel et l’affrontement sur le terrain aussi, d’autant que le conseil départemental est soutenu par une intense mobilisation de la force publique. Il faut dire que le nouveau Préfet du Loiret, arrivé fin août, s’il a tout de suite considéré que le dossier était sensible, n’en a pas moins pris fait et cause pour le conseil départemental contre l’opposition citoyenne dont il n’a pas cherché à connaître les arguments.
Or, ces arguments sont suffisamment convaincants pour que le Département s’évertue désormais à les combattre sur le terrain des idées … en utilisant des procédés de désinformation.

Désinformation !
Le terme est fort mais c’est justement celui que Marc Gaudet a choisi pour tenter de discréditer les défenseurs de l’environnement. « Plus c’est gros, plus ça passe », dit-il aussi des arguments opposés au projet de déviation. Pourtant, les erreurs commises parfois dans le débat par les écologistes sont rapidement rectifiées tandis que la collectivité et son président, eux, n’hésitent pas à employer les grands moyens – et l’argent public – pour propager des informations dont la fausseté leur a été amplement démontrée.
C’est ce que je m’étais notamment acharné à faire, comme d’habitude devrais-je dire, lors de la dernière session de l’assemblée départementale. Je vais reprendre tout cela en détail ici.

Une chose est sûre, à investir ainsi le réseau twitter dans une démarche de post-vérité, le président Gaudet est en train de rendre de plus en plus crédible la caricature qui l’avait tellement irrité il y a deux ans lors de sa publication par Le castor énervé. Furieux de se voir comparé à un Donald Trump qu’il qualifiait de « dictateur », Marc Gaudet avait alors tenté de me déstabiliser lors d’une séance houleuse et très peu républicaine durant laquelle, avec de nombreux autres élus, il m’avait violemment pris à partie et rendu responsable (à tort) de ce qu’il considérait (encore à tort) comme des attaques contre sa personne et sa famille.
Je regrette évidemment que des propos ou des images caricaturaux causent du souci au président du Département. Mais le propre de la caricature est justement d’exagérer le trait. C’est le moindre des désagréments auxquels on s’expose en faisant de la politique et le fait que les auteurs de caricatures ne s’en cachent pas donne la possibilité de demander réparation lorsque l’on estime qu’il y a une atteinte réelle aux personnes. S’il y avait injure ou diffamation, il est toujours possible de porter plainte.
En revanche, malheureusement, il semble que Marc Gaudet reçoive aussi des messages anonymes très peu amicaux. C’est tout à fait indigne et, pour cela, il a tout mon soutien. Je dénonce d’autant plus ce procédé que j’en suis moi-même parfois victime. Oh, rien de grave, je vous rassure. Juste des imbéciles qui ont du temps à perdre et très peu de courage. Je reçois aussi des messages signés qui, eux, sont respectueux même quand ils m’interpellent rudement et cela me permet de dialoguer avec leurs auteurs.

Mais, bon, une fois que l’on a dit cela, que la caricature fait partie du droit de s’exprimer et que les lettres anonymes font partie des méthodes les plus répugnantes, il n’en reste pas moins déplorable de faire l’amalgame entre les deux comme le fait Marc Gaudet. Et quand on publie soi-même des mensonges sur des médias publics, ceux de la collectivité départementale, on est bien mal placé pour accuser les autres de « désinformation ».

En séance, le mois dernier
C’est néanmoins ce que le président du Département à prétendu lors de son discours d’ouverture de la session du conseil départemental du 14 octobre dernier (j’y viens enfin).
Après avoir présenté divers autres thèmes à l’ordre du jour, il a tenu à remettre le couvert à propos de la déviation de la RD921 à Jargeau. Il se félicita donc de l’avancée du projet car nous venions justement de vivre cette terrible destruction du bois de Latingy. S’amusant de ce que les « batraciens » bénéficieraient prochainement de barrières les éloignant du chantier (mais après le passages des engins, donc), il s’emporta contre la visite des porte-paroles nationaux du parti Europe Écologie Les Verts, Sandra Regol et Julien Bayou. Ce dernier avait alors posté une vidéo dans laquelle il parlait d’une trouée de 14km de long. Grossière erreur. C’est le projet de déviation en entier qui mesure 14km. La destruction du bois de Latingy ne s’étend, elle, que sur une longueur 10 fois moindre.
Mais s’agissait-il de « désinformation » ?

Ce diagramme tiré du dernier numéro de la revue Pour la science montre qu’il existe plusieurs façon de diffuser une information erronée. J’aurais tendance à penser que la mauvais kilométrage publié par Julien Bayou relève plutôt de la « mésinformation ».
Mais que dire alors de l’affirmation par Marc Gaudet, dans ce même discours, selon laquelle « Le projet contribuera à moins d’émissions de CO2 en supprimant les embouteillages » ?
N’a-t-il jamais lu l’étude d’impact réalisée par le Département ? On y trouve pourtant l’assurance que le projet va « augmenter » les émissions de gaz à effet de serre (le CO2 notamment). De même, tous les autres gaz qui polluent autrement que par leur impact sur le climat (l’ozone par exemple) vont être émis en plus grande quantité.

L’étude d’impact tente seulement de rattraper le coup en supposant que, émis un peu plus loin des habitations, ces polluants seront moins nocifs. Mais ce n’est évidemment pas le cas des gaz à effet de serre (CO2) et, pour le reste, tout dépend en quelles quantités et nocifs pour qui. Je ne doute pas que les riverains immédiats de l’itinéraire dévié respireront un peu mieux avec environ 30 % de véhicules en moins. Mais avec l’accroissement global du trafic, c’est toute l’agglomération d’Orléans qui verra sa qualité de l’air mise à mal.
Malheureusement, bien que j’aie prouvé son erreur à Marc Gaudet en ce qui concerne les émissions de CO2, le mensonge était encore diffusé très récemment par le service communication du conseil départemental.
Quand je vous disais que nous sommes dans un Département de post-vérités dignes de Donald Trump !

Enfin, que dire de l’image publiée dans le magazine du Département au printemps dernier, image truquée de façon à montrer un pont « en harmonie avec la nature ». Et pour cause, le pont est vide, transparent et le bois de Latingy est toujours intact. J’avais dénoncé cette « désinformation » à l’époque.
Je la rappelai à Marc Gaudet dans ma réponse en séance.

Je développerai dans un autre billet la question de la limitation de vitesse qui fut aussi à l’ordre du jour du 14 octobre. Je veux d’abord en terminer avec la question du projet de déviation car les réponses qu’on me fit m’amenèrent à en reparler au moment du vote de la modification budgétaire pour les routes.
En effet, après mon intervention, Marc Gaudet ne voulut pas s’appesantir sur les abus de la communication départementale. Il soutint que, « tout de même », quand des militants cagoulés – mais non-violents – déposent des branches d’arbres devant l’Hôtel du Département, il y a de quoi s’inquiéter. Certes, mais est-ce plus inquiétant que de voir ces branches d’arbres centenaires pourrir sur un chantier inutile ?
S’ensuivit un plaidoyer pour la sécurité routière qui reposerait sur l’éloignement des « camions qui passent devant les écoles ». Un argument un peu faible dans la mesure où une grande partie de ces camions passeront toujours devant les écoles … dont les élèves font leur entrée et leur sortie par derrière.
Que ces camions et le nombre de véhicules en général provoquent un sentiment d’insécurité, c’est possible, mais sont-ils réellement à l’origine d’accidents de circulation ? L’étude d’impact, encore elle, semble hésiter entre l’effet bénéfique d’un trafic total annoncé à la baisse et l’effet négatif d’une plus grande fluidité attendue (avec plus de vitesse et de comportements dangereux).
Argument ultime de Marc Gaudet : il y a « des élus qui ont des camions (dans leurs rues) et qui demandent qu’on leur enlève des véhicules ». Ce qu’il conclut par un étonnant aveu sur le projet qui serait « d’intérêt local ».
Allons bon, ne me répond-on pas si souvent que c’est un projet « structurant », « d’intérêt départemental » ?
En attendant, je fus heureux de voir enfin reconnu le fait que ce projet à 100 millions et occupant 100 hectares ne vise en fait qu’à lutter contre un embouteillage très relatif et avant tout local.
Mon collègue Christian Braud, le monsieur développement durable du Département, renchérit à propos des « habitants qui ont 15000 véhicules/jours », ignorant lui aussi qu’il ne s’agit que des « habitants » du pont et de la vingtaine de maisons riveraines jusqu’au feu rouge au Nord. Toute autre rue des communes concernées « voit » une circulation moins dense que celle qui, à Cercottes, ne nécessite absolument pas de déviation selon notre assemblée départementale.
Christian Braux ajouta un exemple de la « désinformation » dont il soupçonne l’association Mardiéval, laquelle n’a pas craint de caricaturer le projet de pont en le présentant effondré dans la Loire (hypothèse soutenue par un rapport du BRGM pourtant) et d’évoquer à ce propos la catastrophe survenue à Gênes avec l’effondrement dramatique d’un pont autoroutier. Il serait semble-t-il indécent de comparer le Loiret à l’Italie car « notre pont sera entretenu ». Eh bien oui, il sera peut-être surveillé de près et régulièrement réparé pendant des décennies. Mais justement, cela signifierait, selon une étude découverte par Mardiéval précisément à propos de Gênes, que le Département du Loiret y consacrerait en moyenne un million d’euros annuels pendant toute la durée de vie du pont. C’est à dire, une somme de l’ordre de tout le budget consacré au tourisme par le Département. Alors pourquoi créer une infrastructure qui engendrera indéfiniment des dépenses alors que l’on pourrait, à l’instar des projets de collèges à Pithiviers, investir dans des bâtiments qui engendreront des économies futures ?
Enfin, Christian Braux rappela les efforts prévus pour la compensation environnementale et les arbres replantés pour rattraper la destruction de bois classés.

Rapport A01 – Projet de Décision modificative budgétaire en faveur des politiques des transports, des bâtiments, des infrastructures, de l’électricité, des itinéraires cyclables et des canaux
Adopté à l’unanimité moins 5 abstentions.

Pour une fois, je ne fus pas le seul à refuser ce type de modification budgétaire, par une simple abstention, certes, mais de toutes façons, dès qu’un rapport est présenté à l’assemblée, il recueille les 36 voire 37 voix du groupe majoritaire.
Pour ce vote symbolique, mes quatre collègues socialistes expliquèrent qu’ils ne soutenaient pas le budget Départemental dans son ensemble et voteraient donc par l’abstention sur les décisions budgétaires.
Le vice-président Alain Touchard présenta le contenu du rapport en soulignant qu’il ne s’agissait pour l’essentiel que d’ajustements pour « apurer des opérations achevées ou abandonnées ».

De mon côté, je justifiai mon abstention par une divergence plus forte vis à vis du budget des routes en particulier.
D’abord, je soulignai le peu de confiance que l’on peut avoir dans le succès des « compensations écologiques ». Puis je rappelai le niveau relativement bas des mesures de trafic dès lors que l’on a passé les têtes de ponts. En fait, c’est dans toutes les villes du Loiret que l’on constate des nuisances liées au trafic routier et la seule solution serait de diminuer globalement au lieu d’encourager les modes de transport ou de déplacement les plus polluants et nocifs pour le climat. Comme le président Gaudet avait insisté sur le caractère local du projet, je lui demandai pourquoi on n’y appliquait pas la règle qui veut que, dans ces cas-là, les communes concernées participent financièrement.

Marc Gaudet me répondit notamment en se désavouant lui-même : en effet, si le Département accepte de financer si généreusement un projet combattant un simple embouteillage local ce serait en raison de « l’antériorité du projet » mais aussi parce qu’il s’agit d’un projet « structurant » intervenant sur un « réseau d’intérêt régional ».

Hum ! Encore un gros mensonge donc. Parce que, dans toutes les autres délibérations, la route départementale 921 est bien loin de figurer parmi les itinéraires structurants. Qu’il s’agisse jadis de l’inventaire des routes où devait s’appliquer la taxe carbone ou bien, aujourd’hui, de l’inventaire des routes principales où Marc Gaudet veut rétablir la limitation de vitesse à 90km/h, jamais l’assemblée départementale n’a compté la RD921 parmi les routes structurantes du Loiret. Cette fable n’est bonne que pour s’autoriser à jeter par la fenêtre cent millions d’euros sur un projet bancal et dangereux pour l’avenir climatique.
En revanche, je crains qu’il n’y ait beaucoup plus de vérité dans la première partie de la réponse, à savoir la longue « antériorité du projet » qui fait que l’on est ici victime du syndrome de la dépendance au chemin (path dependence). Autrement dit, l’assemblée se fourvoit dans un gâchis pour l’économie et l’écologie du Loiret … juste parce qu’on y travaille depuis 20 ans et qu’on ne sait pas comment s’arrêter.

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