Une drôle de concertation pour un pont redoutable

Hier et aujourd’hui, le Conseil général proposait deux réunions publiques dans le cadre d’une concertation sur la déviation de la RD921 à Jargeau avec création d’un nouveau pont entre Mardié et Darvoy (voir à ce sujet le communiqué d’Europe Écologie Les Verts Orléanais). Il s’ensuivra quelques semaines durant lesquelles les habitants pourront aller donner leur avis dans des registres déposés dans les mairies.

Tous les habitants ? Non. Seules les communes traversées par le tracé actuellement envisagé sont supposées « concernées ». D’un certain côté, il y a du progrès puisque jusqu’à présent les communes dites « concernées » n’étaient que les deux que relie le pont existant. Du coup, pour la première fois, j’ai fait partie des élus invités à exprimer le point de vue de leurs administrés. Et comme je dois mon élection à mon opposition résolue au tout-camion et au tout-routier, je me suis fait un devoir de représenter la population du canton le plus menacé par ce nouveau pont. D’autant que toute l’aire urbaine et rurale impactée par le projet n’était pas pas conviée à en discuter.

Mais discuter de quoi au fait ? Peut-on poser la question des problèmes réels et des solutions à y apporter ? Non. Le Président du Conseil général l’a maintes fois répété, la situation de la route 921 à Jargeau est INSUPPORTABLE et la solution est INCONTOURNABLE : il faut un pont, n’en parlons plus. Si bien que derrière les phrases mielleuses pour dire : « nous sommes là pour vous entendre », il fallait comprendre : « à condition que vous ne remettiez rien en cause et que vous nous parliez seulement des détails de notre projet ».

Bien entendu, vous vous doutez bien que tout le monde ne conçoit pas la concertation de cette manière. Refusant l’invitation à choisir la décoration des ronds-points, diverses associations sont venues apporter la contradiction au Bulldozer décidé à réaliser sa route quoi qu’il advienne.

Après une copieuse présentation du Président, de son Vice-Président et de la direction des routes, l’affaire semblait pourtant mal engagée. Réalités tronquées ou chiffres réinterprétés avaient pour unique but de démontrer que le pont est un truc merveilleux qui ne coûte presque rien, n’abîme pas le décor et peut, seul, soulager tous les maux dont souffrent Dionysiens et Gergoliens (y compris abaisser la quantité de gaz carbonique dans leurs poumons si l’on en croit les énormités qui ponctuaient la démonstration).

J’eus une première fois l’occasion d’exprimer une autre vision du bonheur de la population :

Eric Doligé ne répondit pas directement puisque l’on n’était « pas là pour ça » mais il ironisa sur le fait que le train, on n’était pas prêt de le voir. C’est sûr que si le Conseil régional attend un encouragement du Département concerné, c’est mal barré. Heureusement que mon collègue Michel, oui, Michel Guérin, est d’accord avec moi pour défendre la liaison Orléans-Châteauneuf – c’est un peu son bébé. Mais le grand chef du Loiret, lui, est bien décidé à bouder le projet régional de son adversaire socialiste et il s’en tient à ses aménagements routiers supposés salvateurs. Dans ces conditions, pas question pour lui de renoncer à appliquer à Jargeau sa solution radicale : une grande déviation routière à travers la Loire et on n’en parle plus.

Comme ses propos étaient illustrés de chiffres présentés de façon à faire croire à l’urgence et au drame absolu, je fus amené à intervenir une seconde fois pour montrer que sa solution est loin d’être si radicale que cela. Certes, les quinze mille véhicules journaliers constatés aujourd’hui génèrent des nuisances relativement insupportables mais cela s’appliquerait aussi aux dix mille véhicules journaliers dont le conseil général prévoit qu’ils persisteront à emprunter le pont actuel cependant que dix mille véhicules journaliers viendraient aussi encombrer la déviation. Cet afflux supplémentaire, lié à l’agglomération orléanaise, se traduirait nécessairement par des trafics bien plus importants dans les communes de Sandillon et Mardié (toujours d’après les études de la Direction des routes du Département). Enfin, je concluais en rappelant que s’il y a tant de camions dans le Loiret, c’est bien parce que Eric Doligé y a mené une politique destinée à les y attirer en masse pour développer la logistique. Et puis, lorsque l’on fait une nouvelle route, l’expérience montre que cela ne limite le trafic que ponctuellement et temporairement, de sorte qu’il s’agit d’une fuite en avant qui ne fait que repousser les difficultés au lieu de les combattre.

Évidemment, même si une grande partie de l’auditoire était sensible à mes propos, je ne parvins pas à entamer les certitudes du Président, ni celles de ceux que l’on terrorise en parlant d’enfants « écrabouillés » et que l’on fait rêver avec le pont miraculeux.

Mais ce n’était que partie remise puisque l’exercice se renouvelait ce soir, non pas au nord de la Loire pour faciliter la participation de tous, mais à Sandillon, où les organisateurs espéraient un public un peu plus acquis. Pari manqué. Si la salle était plus mobilisée à Jargeau mardi, moitié pour, moitié contre, à peu près, les personnes présentes ce soir étaient moins réceptives aux promesses. Et si l’on excepte les élus déjà convaincus de leurs choix et un représentant iconoclaste du MNLE (un mouvement qui se prétend écologiste !!), la plupart des intervenants se posaient des questions légitimes et rationnelles. Pas de pathos de la part de ceux qui souhaitent le pont et beaucoup de sérieux de la part des opposants. Tant et si bien qu’Eric Doligé dut raconter lui-même, deux ou trois fois, le témoignage mélodramatique qui avait clos les débats à Jargeau.

Je ne fis qu’une seule véritable intervention pour rappeler que s’opposer à ce projet est pour moi une façon de chercher à améliorer le quotidien de la population. Il n’y a pas d’un côté les méchants écologistes qui se soucient des grenouilles et de l’autre les gentils bétonneurs qui ne veulent que rendre service aux vrais gens. J’aime beaucoup la définition du développement durable qui consiste à « satisfaire les besoins d’aujourd’hui, en préservant la capacité des générations futures de satisfaire les leurs ». Alors, je parlai des besoins, justement. Effectivement, il existe à l’est d’Orléans un besoin de se déplacer plus facilement, un besoin de se déplacer en sécurité, de se déplacer sans générer trop de bruit et sans créer de pollution excessive. Mais il existe aussi un besoin de préserver des terres agricoles ou un besoin de se promener en bord de Loire parmi une flore et une faune unique en son genre. Personne n’oserait dire qu’il existe a priori un besoin de pont. Le pont, dans cette affaire, c’est la solution préconçue que le Conseil général a jadis inscrite dans ses projets (la charrue avant les boeufs), solution préconçue dont il ne veut plus démordre. Pendant ces quinze dernières années, le problème, c’est qu’aucune autre solution n’a été tentée ni seulement étudiée. Ni les revêtements de route moins sonores (sauf récemment à Jargeau avec un certain succès), ni l’aménagement des têtes de pont, ni la passerelle pour cyclistes accolée au pont existant, ni les limitations de la circulation des poids-lourds, ni le développement du réseau Ulys, dont seule une variante de ligne franchit la Loire à cet endroit, ni le covoiturage dont il commence à peine à être question. Pourtant, bien que rien de tout cela n’ait été entrepris et malgré l’accroissement démographique de ce territoire, le chiffre de quinze mille véhicule journaliers annoncé en 1996 reste le chiffre mesuré ces cinq dernières années. Autant dire que l’on peut faire autre chose qu’un pont pour améliorer les déplacements.

Je comptais sincèrement ne rien ajouter, mais, dans le courant du débat deux incroyables hésitations d’Eric Doligé me donnèrent l’occasion de manifester ma passion pour les chiffres. Devançant les questions sur l’A19, le Président du conseil général voulut en effet en préciser le coût pour le Département mais il se lança dans un savant calcul des parts de chaque financeur pour aboutir à seulement 20 millions d’euros à charge des Loirétains. Malheureusement, j’avais encore en tête un rapport adopté l’an passé qui précise ceci : « Entre 2005 et 2009, 48 590 531,56 € ont été versés par le Département en qualité de chef de file des collectivités contributrices, l’État ayant participé à parité. » Je m’empressais donc de corriger le chiffre annoncé, non sans récolter un « si vous voulez, monsieur le conseiller général » assez sec. Néanmoins, la confusion était toujours de mise lorsque le Président voulut répondre à une question sur le coût réel du pont. En effet, le partenariat public privé a été voté pour un montant de 43 millions d’euros en 2008 et j’avais alors été frappé du fait qu’en étalant sur 30 ans le paiement de cette somme, le total des loyers versés dépassait les 100 millions. Or, il ne s’agit que du simple effet d’un paiement différé, assorti d’intérêts annuels assez modestes. Quelle ne fut pas ma surprise alors d’entendre parler d’un montant de 60 à 80 millions (et non plus 43) dont Eric Doligé proposait de calculer le loyer annuel en le divisant tout bonnement par le nombre d’années. Je me permis donc d’expliquer que si le contrat atteignait 80 millions en 2011 au lieu des 43 prévus en 2008, il était plus que probable que le loyer versé pendant 30 ans passe de 3 à 6 millions. Comme quoi, même les écolos savent compter les sous.

Reste maintenant à encourager le maximum de nos concitoyens à participer à cette curieuse concertation pour commenter le tracé un peu mais aussi pour dire leur envie de solutions moins ravageuses pour nos finances et notre environnement.