Pour préparer un futur sans pétrole, le Loiret va continuer de construire des routes

La session dont je poursuis ici le récit s’est un peu animée jeudi après-midi.
Il était notamment question du projet de territoire établi dans le cadre de la démarche de prospective baptisée « Loirétains demain ». C’est l’occasion pour le Département de se projeter 30 ans dans le futur et d’adopter des objectifs qui anticipent les évolutions de la société. En matière de déplacements et de transports, cela conduit à d’épouvantables contradictions puisque ce travail de prospective démontre clairement l’inutilité et la nocivité d’un des projets majeurs du mandat actuel. Mais l’essentiel est que l’exécutif prenne les choses avec le sourire. Et aussi, qu’il affiche sa fierté d’avoir adopté deux « plans d’actions » dont les mesures sont loin d’être convaincantes.

Rapport D 01 – Plan en faveur de la ruralité du Loiret
Adopté à l’unanimité moins 1 abstention, la mienne

Ce plan d’actions, présenté par Frédéric Néraud, rassemble un ensemble de mesures très diverses visant à aider les territoires ruraux considérés comme abandonnés de tous. Bien entendu, quand on définit implicitement les ruraux par le fait qu’ils n’ont pas accès aux mêmes choses que les urbains, c’est le meilleur moyen de se convaincre qu’il est nécessaire d’élaborer un plan d’actions rien que pour eux. Mais si la « ruralité », c’est le lieu où les bureaux de poste ferment, alors même la métropole d’Orléans est en zone rurale. C’est peut-être pour cela que le rapport débattu ne donnait aucune précision sur ce qu’est vraiment cette « ruralité » objet de ses faveurs. On y trouve seulement l’emploi de seuils, exprimés en nombre d’habitants par commune, pour décider qui seront les bénéficiaires des multiples mesures proposées.

Dans cet inventaire à la Prévert, pas de ratons-laveurs mais un peu d’économie de proximité, un peu de services à la population et d’amélioration du cadre de vie, un bon paquet de lutte contre la désertification médicale (on y reviendra), une lichette d’initiatives locales et d’attractivité du territoire (il y avait longtemps que le terme n’était pas revenu), le rappel du travail de couverture numérique du département, entreprise de longue haleine dénommée Lysseo, et enfin un nappage d’ingénierie publique pour aider les communes manquant de moyens. Les aider pourquoi ? Eh bien notamment pour installer des caméras de surveillance.

Je pris la parole pour rappeler ma perplexité dès que l’on se met à parler de « ruralité » sans prendre la peine d’en définir les contours. Bien sûr que dans un petit village du Gâtinais, on se sent vraiment rural, contrairement au centre ville d’Orléans. Mais dans la plupart des cas, les choses ne sont pas si simples. Ce n’est pas pour rien que l’on emploie à tout bout de champ le terme de « rurbain ». Quant aux « actions » elles-mêmes, il y en a qui ne sont pas nouvelles, d’autres qui semblent un peu dérisoires et certaines politiquement contestables.


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Marc Gaudet me répondit à propos de l’aide au paiement de la contribution au Service départemental d’incendie et de secours (SDIS) mais sans rien éclaircir. En fait d’aide à la ruralité, le Département va juste donner de l’argent à certaines communes pour faire passer la pilule du nécessaire rééquilibrage des sommes versées au SDIS, lesquelles présentaient historiquement de grandes disparités entre les contributeurs.

Frédéric Néraud argua qu’il est difficile de définir la ruralité sans se baser sur la démographie. Pour lui, la commune de Combleux est effectivement une commune rurale. Ceux qui pourraient penser qu’elle ressemble à un quartier résidentiel chic de Saint-Jean-de-Braye et donc de la Métropole auront sans doute mal compté les innombrables tracteurs qui sillonnent les rues de ce beau village fleuri.
Le vice-président encore en charge de ces questions poursuivit en reconnaissant qu’il n’y pas UNE ruralité mais DES ruralités. Il concéda qu’il y a effectivement des mesures qui sont déjà mises en places et seulement citées dans ce plan pour rappel.
A propos du SDIS, il rappela la philosophie générale de l’intervention du Département en soutien aux communes : il y a des besoins donc on répond. Autrement dit, une part du budget départemental ne sert qu’à abonder les budgets communaux sans aucune vision globale ou prospective. Comme dans d’autres « plans » déjà adoptés et surtout comme pour la politique territoriale contractuelle mise en place cette année, les communes du Loiret ne sont pas les partenaires d’une ambition départementale partagée mais les réceptacles de subsides attribués sans autre exigence, pourrait-on dire, que de s’en souvenir au moment de l’élection sénatoriale. Ainsi, une commune pourrait utiliser sa subvention départementale pour un projet hautement polluant tandis que la commune voisine ferait appel à cette même aide pour dépolluer.

C’est ce que confirma Hugues Saury en rappelant que ce plan pour la ruralité avait été construit pas à pas, avec les principaux concernés … les maires des communes rurales. Il montra ainsi l’intérêt de faire appel à l’expertise d’usage, autrement dit l’expérience de ceux qui vivent sur place. Sauf que ce concept d’expertise d’usage a été inventé pour parler de la concertation avec les bénéficiaires des politiques publiques. Or, jusqu’à preuve du contraire, les collectivités territoriales travaillent pour les habitants et pas pour les maires … ou les grands électeurs. Une véritable co-construction du plan pour la ruralité, cela aurait consisté à le préparer avec les habitants ruraux eux-mêmes, pour autant qu’il en reste vraiment beaucoup dans le Loiret.

Mais pour Hugues Saury, « la ruralité, ce n’est pas un concept parce que c’est concret ». Tellement concret, donc, qu’il n’y a pas à s’interroger sur son existence ou sa nature réelle. La ruralité, c’est une évidence que tout le monde peut toucher du doigt. Il n’y a que les « intellos » comme moi pour se demander ce que ça cache et à quoi ça sert d’opposer rural et urbain en permanence et sans autre base de réflexion que l’indiscutable évidence que tout le monde n’habite pas au même endroit et ne vit pas de la même façon.

Enfin, le futur ex-président du conseil départemental défendit la vidéosurveillance avec ce curieux argument selon lequel c’est parce qu’on a commencé à en mettre en ville qu’il y a un « phénomène de report » de la délinquance vers les campagnes, ce dont on ne pourra se sortir qu’en généralisant la vidéosurveillance partout. Il faudrait donc aider les communes à petit budget pour qu’elles puissent elles aussi s’équiper de caméras.

Rien que pour cela, je pouvais m’autoriser à ne pas valider ce plan pour la ruralité.

Rapport D 02 – Démographie médicale : une nouvelle politique départementale en faveur de la lutte contre la désertification médicale dans le Loiret
Adopté à l’unanimité

Ce rapport énonçait lui aussi une grande liste de mesures de toutes sortes. Nous venions d’ailleurs de les adopter en partie au sein du plan pour la ruralité. L’ensemble donna lieu à un débat très fourni, tant ce sujet est préoccupant pour les Loirétains au quotidien.
La confrontation rural/urbain ressurgit bien entendu sans être mieux définie.
Christophe Chaillou moqua aimablement quelques mesures « gadgets » mais ajouta que, bien sûr, on ne pouvait pas ne pas approuver la lutte contre la désertification médicale.
Plusieurs intervenants soutinrent qu’il faudrait bien un jour, à l’échelle nationale, un dispositif obligeant les médecins à s’installer dans les territoires où ils sont le plus nécessaires.
Je ne revins pas sur mon intervention de la veille. Du coup, personne n’aborda le fait que la solution passerait aussi par une prise en main de leur santé par les gens eux-mêmes.

A la fin, Hugues Saury s’avoua « d’accord avec tout le monde » et délivra néanmoins un message réservé quant aux solutions plus technologiques comme le développement d’une médecine « connectée ».

Rapport D 04 – Démarche de prospective et de stratégie territoriale « Loirétains demain » : document de synthèse final
Adopté à l’unanimité moins 1 abstention, la mienne

« Loirétains demain », c’est l’histoire d’un projet à long terme pour le département. La démarche elle-même a pris du temps, depuis son invention par l’ancien directeur général des services jusqu’à ce « document de synthèse final » qui, si l’on en croit certaines réponses à mes questions, ne serait qu’une étape dans un processus permanent.

L’animateur du projet, Frédéric Néraud, en présenta les grandes lignes, non sans glisser une petite allusion à certaines de mes interventions passées lorsqu’il en vint à utiliser le concept « d’attractivité territoriale ».

Hugues Saury insista sur l’importance pour le Loiret d’avoir su se projeter dans un futur plus lointain, quitte à travailler un peu dans le flou et s’obliger à revenir régulièrement sur ces prévisions. Il cita l’expérience de la région du Vorarlberg, en Autriche, expérience que nous avions découverte ensemble à l’occasion d’une formation organisée par le CAUE du Loiret. Cette région constitue pour lui un modèle de territoire déshérité au départ puis devenu prospère pour avoir su préparer l’avenir sur le long terme. Hugues Saury en retient essentiellement l’aspect économique même si, dans le Vorarlberg, les politiques publiques se sont basées sur l’analyse prospective des atouts du territoire autant que sur la participation de la population. Le résultat est un bel exemple de développement durable.

De mon côté, j’ai suivi avec assiduité toute la démarche, notamment en tant que membre du comité de pilotage (COPIL) au sein duquel nous étions deux élus de l’opposition pouvant contribuer sans réticence de la majorité.
Malheureusement, malgré la bonne volonté des agents départementaux et une conviction affirmée d’Hugues Saury et Frédéric Néraud pour mener à bien le projet, la démarche « Loirétains demain » n’a pas été à la hauteur de l’ambition initiale, laquelle était sans doute trop élevée.

Je tentai donc d’exprimer les réserves que m’inspirent le résultat « final ».


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Parmi les éléments de réponses que je reçus, outre le fait que le processus allait se poursuivre, je note que la prestation du cabinet financier Ernst & Young a sans doute déçu d’autres que moi.
A propos de la confrontation avec d’autres territoires, pour Frédéric Néraud, il en est des collectivités comme des entreprises, il y a une logique de compétition, même s’il ne s’agit pas d’écraser les autres. On voit bien que nous ne sommes donc pas d’accord à ce sujet puisque, de mon côté, je reste persuadé que l’action publique est d’une tout autre nature que celle des entreprises privées, en particulier parce que la coopération peut y prendre une valeur d’exemple et s’y montrer autrement plus efficace que la compétition pour satisfaire les attentes de la population.
Quant à la phrase concernant la protection des terres agricoles, c’est tout sourire qu’un vice-président me répondit qu’il s’agit d’un « objectif pour le futur ». Autrement dit, les presque cent hectares menacés par le projet de déviation de Jargeau ne seraient pas épargnés. Et tant pis si toute la prospective démontre que cette nouvelle route serait à contresens de l’histoire et de la transition écologique en cours.

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