La paille et la poutre

Le conseil général du Loiret tenait hier la première séance de la session de juin. L’occasion était ainsi donnée au Président Doligé de poursuivre son combat contre ce gouvernement socialiste qui, selon lui, « ruine le pays ».

C’est vrai qu’avec les remous de la réforme territoriale relancée par le Président Hollande, il y a de quoi faire et mon dernier communiqué prouve que ce sujet ne manque jamais de réveiller les conseillers généraux de tous bords. D’autant que, à part pour les écolos, il n’y aura pas grand chose à se mettre sous la dent parmi les rapports examinés aujourd’hui. Le schéma départemental des espaces naturels sensibles ou l’agenda 21 départemental (c’est à dire la stratégie de développement durable), il faut bien reconnaître que ça ne passionne que nous. Quant aux divers ajustements techniques ou budgétaires, le compte administratif 2013 et le rapport d’activité du Département, cela ne devrait pas créer de divergences majeures. Restait donc l’actualité nationale et « territoriale ».

Ainsi, pour une fois, Eric Doligé ne se donna même pas la peine de détailler l’ordre du jour dans son discours d’ouverture. Il s’attaqua directement au sujet majeur du moment : va-t-on assister à la mort des départements ?

La majorité UMP avait en effet décidé d’ajouter un voeu incendiaire aux modestes rapports du moment. Le discours d’ouverture d’Eric Doligé reprit la même thématique avec un peu plus de modération.

Morceaux choisis :
« Aucun élu de droite ou de gauche ne croit aux effets financiers de cette réforme territoriale.
Les départements ont relevé tous les défis lorsque l’Etat a décentralisé.
Cependant, les frontières d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui.
Avec le conseiller territorial, la droite était clairement réformatrice. (j’y reviendrai dans mon intervention)
Le Président de la République a montré peu d’estime pour les élus, les fonctionnaires territoriaux … etc. Quand on dirige un Etat on ne peut faire preuve à ce point d’amateurisme.
Mettez vous à la place des agents départementaux ; ça change tout le temps ; vous n’imaginez pas leur inquiétude. »

Puis notre président-sénateur conclut en nous demandant de donner notre avis et nos propositions, une perche tendue aux élus de la majorité dont il était convenu que, pour une fois, ils interviendraient durant la séance d’ouverture pour donner du poids aux propos de leur chef.

A tout seigneur, tout honneur, l’autre sénateur de notre assemblée, Jean-Noel Cardoux, fut le premier à renchérir dans le dénigrement du gouvernement en nous faisant étalage de son expérience de parlementaire.
Malheureusement, je n’ai pas retenu quoi que ce soit qu’il ait apporté au débat. Ah si, au détour d’une phrase, il évoqua Jean-Pierre Sueur en le désignant comme le « troisième sénateur du Loiret ». Ce à quoi Micheline Prahecq lui répondit un peu plus tard que c’était inexact et que c’était lui, Jean-Noel Cardoux, le troisième sénateur élu dans le Loiret. Elle se vit reprocher son « esprit tarabiscoté ». Il n’en reste pas moins qu’au moment de cette élection sénatoriale, Jean-Pierre Sueur avait bel et bien devancé ses deux concurrents en étant élu dès le premier tour avec 51% des voix contre 49 et 48. Ce qu’un « esprit tarabiscoté » avait alors cru bon de présenter, dans la revue destinée aux agents départementaux, comme un succès d’Eric Doligé, placé en tête avec les 53% obtenus au second tour mais sans préciser qu’il y avait eu deux tours. « Vous n’imaginez pas la naïveté de nos agents », aurait pu dire le président sénateur.

Suivant l’intervention de Michel Ricoud, qui insista sur l’action sociale des départements en renvoyant leur éventuelle disparition à un référendum, ce fut Jean-Pierre Gabelle qui répondit à l’appel à propositions du Président.
Après un couplet sur les agents départementaux ballotés au gré des annonces gouvernementales (c’est indéniable mais on commence à le savoir), il nous servit le deuxième couplet sur la « proximité » des élus départementaux. Formidable scrutin cantonal qui permet aux habitants de désigner un individu, souvent cumulard, plutôt qu’un projet politique. Mais en quoi le fait d’entretenir une clientèle d’électeurs qui vous reconnaissent dans la rue est-il profitable à la démocratie ? Ne vaudrait-il pas mieux garantir la proximité entre les agents territoriaux et les citoyens pour lesquels ils travaillent ? Rien n’empêche de désigner tous les élus sur l’ensemble du département pour qu’ils soient responsables devant tous leurs administrés, puis de les répartir entre différents secteurs géographiques, par exemple deux élus par communauté de communes. Cela nous éviterait le psychodrame du découpage cantonal et les territoires ruraux seraient suivis de bien plus près qu’avec les seuls élus correspondant à leur poids démographique.

Ce fut ensuite Michel Brard qui s’exprima longuement au nom de notre groupe socialiste, écologiste et républicain. Après avoir rapidement souligné qu’il n’était pas très productif de présenter cette réforme comme une catastrophe, notamment vis à vis des agents du Département, Michel Brard développa des arguments précis pour défendre une évolution de l’organisation territoriale sans affolement. Il n’usa pas de langue de bois en reconnaissant que la méthode du gouvernement était parfois troublante. Plutôt que de se dresser contre la disparition des conseils généraux, il souligna l’impérieuse nécessité d’en préserver l’action envers les plus démunis, qui est tellement utile.

Micheline Prahecq précisa cela en évoquant plusieurs bénéficiaires de la solidarité départementale qui sont aujourd’hui délaissés par le conseil général en dehors de toute réforme territoriale. Elle réclama que cessent les suppressions soudaines de crédits comme celles qui ont frappé les jeunes issus de l’aide sociale à l’enfance ou les associations s’occupant de personnes handicapées auxquelles on vient d’annoncer la fin du financement des soins infirmiers qu’elles proposent à ceux qu’elles hébergent. Ce sujet fera l’objet de plusieurs échanges et j’y reviendrai moi-même.
Micheline Prahecq conclut en rappelant qu’user au mieux de l’argent public, c’est mettre l’accent sur la prévention et non priver de moyens les bénévoles et les salariés du secteur social pour se retrouver ensuite avec des habitants encore plus abandonnés et déclassés.

L’idée que l’on puisse lui reprocher d’agir brutalement par des suppressions de crédits fit bondir Eric Doligé. Son argument est simple : si on coupe le robinet vers les associations, c’est que le gouvernement nous a coupé le nôtre. Un argument que je qualifierai de simpliste tant il est évident que les méthodes très directives du conseil général envers ses partenaires ne datent pas de l’accession de la gauche au gouvernement. Mais vous connaissez la parabole de la paille et la poutre. Celui qui voit la paille dans l’oeil du voisin et pas la poutre dans le sien. Eric Doligé vitupère contre un gouvernement qui change souvent d’avis et retire ses dotations aux départements sans prévenir, mais il y a belle lurette que le conseil général du Loiret se comporte de même avec ceux qu’il finance. Les jeunes boumiens se souviennent de la suppression des cars scolaires un jour de rentrée au motif que c’était à la communauté d’agglomération de s’en charger (mais celle-ci n’avait pas été prévenue). Plus récemment, les salariés du Centre d’information et d’orientation d’Orléans furent sommés de quitter leurs locaux dans la semaine au prétexte de travaux urgents. On leur annonça que l’Education nationale les relogerait ailleurs mais cette solution n’était qu’à l’étude. Dans ces cas-là, il fallut à chaque fois que le conseil général fasse machine arrière et reprenne le dialogue avec les institutions maltraitées.

Toujours dans la parabole de la paille et la poutre, Eric Doligé profita d’une de ses réponses de la matinée pour citer un sénateur socialiste avec qui il abordait le sort des départements. Ce dernier lui aurait confié de façon insouciante que, « pour les fonctionnaires territoriaux, pas de problème, il retrouveront forcément quelque chose quelque part ». Notre président voit dans cet optimisme une insulte aux agents départementaux. Mais comment faut-il analyser les réponses fournies dans le cadre de projets du conseil général ? Je me souviens parfaitement d’une réunion publique à Bazoches-les-Gallerandes où, suite à une question sur le devenir d’un agent du collège dont le poste de travail était supprimé, il fut simplement répondu : « ne vous inquiétez pas, on trouvera une solution qui lui conviendra ».

Vinrent les tours de paroles de Marc Gaudet et Hugues Saury, prétendants notoires à la succession d’Eric Doligé. Ils se devaient d’intervenir dans ce grand débat. Le premier nous exposa tout le bien qu’il pensait d’une initiative d’autres départements en faveur des « nouvelles ruralités ». Rien de bien original si ce n’est qu’il s’agit de départements administrés par des majorités de gauche et que le sport préféré de la droite Loirétaine est de puiser parmi les soutiens supposés de François Hollande les citations les plus dures pour sa réforme. Cette matinée donna notamment lieu à une grande première lorsqu’Eric Doligé nous lut un tract de la CGT. Quant à Hugues Saury, il débuta en soulignant son parfait accord avec tout ce que son président avait dit. Il se montra « choqué » par le traitement infligé aux agents territoriaux et défendit ardemment l’élection directe des conseillers généraux dans des cantons.

Enfin, mon intervention arriva parmi les dernières.

Si vous n’avez pas le temps d’écouter, sachez que j’exprimai essentiellement l’idée que la priorité consiste à mener l’action publique au bon échelon. Se tourner d’abord vers les communes et intercommunalités avant de chercher un territoire plus grand et seulement lorsque l’efficacité l’impose, par exemple pour un réseau de transports. Cet échelon pertinent au-dessus des intercommunalités, est-ce le département ou la région ? je lançai l’idée que cela pouvait dépendre de l’endroit ou l’on se trouve, urbain ou rural. J’insistai sur la franchise des élus de gauche qui ne cachent aucun de leurs doutes. Puis je questionnai la fameuse « proximité » des départements en rappelant les politiques d’optimisation menées dans le Loiret et qui éloignent les services publics des habitants tout en supprimant des postes avec autant d’insouciance que celle prêtée au gouvernement. Qu’il s’agisse de centres routiers, de pompiers, d’agents des collèges, la logique de la majorité départementale n’a rien à envier aux dérives qu’elle dénonce.

J’insistai tout particulièrement sur la question des infirmières dans les structures d’accueil de personnes handicapées. En effet, si Eric Doligé nous avait promis en cours de séance que l’Agence régionale de santé était prête à financer à la place du conseil général, cela n’enlevait rien à la désinvolture de l’annonce aux associations, ou plutôt de l’absence d’annonce car celles-ci avait découvert par hasard le rétrécissement de leur budget 2014, cinq mois après le début de l’année, cinq mois pendant lesquels les infirmiers et infirmières non financés avaient évidemment été employés comme avant.

Cette question connut ensuite un rebondissement étonnant lorsque, une fois la séance achevée, nous descendîmes dans le hall pour célébrer le quarantième anniversaire de l’Association pour la Promotion des Handicapés du Loiret. Curieux télescopage que cette invitation d’un partenaire auquel on vient de couper des crédits. Le président de l’association n’en fut pas perturbé et exposa poliment son mécontentement. Du coup, Eric Doligé prit sur lui d’annoncer que le conseil général reviendrait sur sa position et accorderait à nouveau le morceau de budget qui avait disparu. Un revirement digne des gouvernements de gauche les plus inconstants !

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