« Ah, si seulement on avait ouvert les vannes ! »

Poursuivant le récit de la session du conseil départemental de juin, je voudrais aborder une question qui est dans toutes les têtes depuis le 30 mai : pouvait-on éviter les inondations entre Fay-aux-Loges (ci-contre) et Chécy en actionnant les écluses du canal et notamment celle de la Patache, à Combleux, qui ouvre sur la Loire ?

Une opinion très répandue et maintes fois répétée depuis le désastre qu’ont connu les riverains du canal et du Cens, c’est de dire qu’on pouvait évacuer l’eau vers la Loire par ce moyen. Et pourtant j’ai des doutes et je vous les soumets.

Tout d’abord, pour en revenir au conseil départemental, le président Saury a tenu à ce que nous débattions spécifiquement des inondations catastrophiques dont le Loiret se relève à peine. A cette occasion, de nombreux élus ont fait état des difficultés rencontrées dans les différents cantons mais aussi des solutions trouvées et de la solidarité des fonctionnaires et de toute la population.
Concernant le canal, il nous a été fourni une description précise des événements par Christian Bourillon, conseiller départemental et aussi président du syndicat mixte de gestion du canal d’Orléans.
Selon lui, la première chose qui compte, c’est qu’il est tombé 150mm d’eau sur le bassin du Cens en 72h : c’est la cause essentielle des crues qui ont suivi.
Le système d’alerte mis en place par le conseil départemental au lendemain de la crue de 2008 a pourtant fonctionné. Dès le dimanche 29 mai, les élus locaux ont pu être avertis de la montée des eaux et des vannes automatisées se sont ouvertes (6 à Donnery et 6 à Mardié). Les 8 vantelles de Combleux ont également été actionnées. En tous les cas, le lundi après-midi à 14h, toutes les vannes étaient ouvertes (sauf les deux qui ouvrent à Combleux vers le bief d’Orléans). Le niveau des biefs s’en est trouvé abaissé avant la descente de la crue.
Christian Bourillon, lui-même constamment présent pendant ces quelques jours très ardents, a tenu à remercier tous les agents du syndicat du canal qui n’ont pas ménagé leur peine tandis que les locaux même du syndicat étaient inondés par un mètre d’eau.

Bien sûr, j’ai aussi entendu d’autres récits qui discutent cette vision des événements. Rappelant l’épisode de crue de 1983, des témoins anciens estiment qu’il aurait fallu ouvrir non pas des vannes mais les portes des écluses (ce qui suppose, je crois, d’en casser une partie puisque jamais une écluse ne doit être ouverte des deux côtés à la fois). Les conditions, un brin rocambolesques, dans lesquelles une porte de l’écluse de la Patache a été arrachée et ouverte en 1983, justement, font que le souvenir de cette action est encore vivace. Cette solution potentielle pour l’écoulement des crues avait d’ailleurs été évoquée en 2002 puis 2008 pour déplorer le manque de réaction sur le canal. Il apparaît enfin, qu’en cours d’inondation, certaines vannes automatisées se sont refermées après que leur ouverture avait fait baisser le niveau du canal juste en amont … tandis que, plus en amont encore, la hauteur d’eau demeurait dramatiquement élevée. Un phénomène qui fait d’ailleurs ressortir le fait qu’une crue va de haut en bas et que le pic de la crue met du temps à parcourir la vallée.

Alors que penser de tout cela ?

De mon côté, je me fais plusieurs remarques liées justement à cette inertie de la crue qui veut que ce la montée des eaux à Fay ne se répercute pas instantanément à Combleux et que, en plus, ce qui se passe à Combleux ne peut pas agir instantanément à Fay.

Mais quelle est la quantité d’eau dont nous parlons ?

Le point crucial semble le passage sous le pont Auger à Chécy. Tout le bassin du Cens doit passer par là, entre la levée de Loire et le coteau de l’église. Cela représente un bassin versant de 235 km2 en amont de Chécy (ci-dessous).

Si l’on considère que ce sont 150 mm qui se sont abattus en trois jours, cela fait plus de 10 millions de mètres cube par jour. C’est sans commune mesure avec ce que l’on pourrait mettre dans un canal préalablement vidé et c’est au moins dix fois plus que le débit maximum que l’on puisse imaginer dans le lit du Cens à cet endroit-là, c’est à dire dans le canal sous le pont Auger. On voit bien que l’essentiel de l’eau parvenue à Chécy était donc destinée à s’étaler de façon désastreuse dans la rue des Plantes puis dans le val entre Mardié et Bou.

La Loire n’étant pas en crue pouvait-elle absorber le trop plein ?

C’est la notion de temps d’écoulement de l’eau qui permet de penser que non. Si toute l’eau était tombée à Combleux, on aurait peut-être pu la déverser aussitôt dans la Loire pour éviter une montée du niveau du canal. Mais la pluie est surtout tombée dans la forêt d’Orléans et il a fallu qu’elle transite par Fay-aux-Loges, Donnery, Mardié et Chécy avant d’atteindre un déversoir vers la Loire. À chaque étape, il y avait bien plus d’eau que ne pouvait en contenir le lit de la rivière et/ou celui du canal. Une vague de crue s’est donc formée qui a d’abord fait monter le niveau à Fay puis Donnery … etc. Cela prend plus de 24 heures avant que la crue n’atteigne la Loire. On peut donc imaginer que même si les « portes » avaient été grand ouvertes en aval, le pic de crue se serait fait sentir en amont avant de descendre le long du Cens. D’ailleurs, c’est précisément ce qui s’est passé dans toutes les autres rivières du département qui débouchent dans la Loire sans partager leur lit avec un canal. Le Cosson, par exemple a une confluence avec la Loire où il n’y pas d’écluse : il se jette sans obstacle dans le fleuve. Cela ne l’a pas empêché de gonfler et d’inonder successivement toutes les communes qu’il traverse, d’amont en aval bien entendu.

N’y avait-il donc rien à faire avec ces fichues écluses ?

Eh bien d’abord, si j’en crois mon collègue Christian Bourillon, ce qui pouvait être actionné l’a été et l’on avait donc enlevé un peu d’eau du canal avant que la vague de crue ne déferle. D’après les études théoriques menées en 2008, si cela ne change pas grand chose à la hauteur d’eau atteinte par la crue, il semble que cela retarde le pic de hauteur. Toujours ça de gagné quand on doit quitter la maison en urgence. Mais je crains que la surprise n’ait malgré tout été énorme. D’un autre côté, même si chacun n’a eu que 10 minutes ou une heure de plus avant d’abandonner les lieux, c’était toujours ça de pris pour sauver des papiers ou monter un meuble à l’étage.
Un autre enseignement des études réalisées après la crue de 2008, c’est que, en théorie, si l’on avait prévu un système permettant d’effacer littéralement les portes amont des écluses, on aurait pu non seulement gagner du temps mais aussi atténuer un peu la hauteur maximale. Reste que les experts annonçaient un gain de 30 cm dans ce cas extrême pour l’inondation de 2008. Or, nous avons eu cette année au moins cinq fois plus d’eau et elle s’est étalée sur une bien plus grande surface dont il était bien plus difficile de faire baisser le niveau.

Que puis-je en conclure ?

Je suis avant tout profondément attristé des dégâts subis par de trop nombreux sinistrés. Néanmoins, bien que souvent opposé aux décisions de gestion du canal d’Orléans qui ont pu être prises par le passé (ou pas prises justement), cette fois je ne pense pas qu’il faille y chercher des responsables des malheurs constatés dans le bassin versant du Cens.
La cause première, c’est la quantité d’eau tombée tout le mois puis soudainement en trois jours. Même si le lien n’est pas direct mais seulement statistique, cela doit nous sensibiliser à la lutte contre le changement climatique global.

Ensuite, il y a encore certainement moyen d’améliorer le système d’alerte (on m’a parlé de capteurs submergés en cours de crue) et d’améliorer les possibilités d’actions sur le canal (par exemple un système d’abaissement du déversoir). Même si cela change seulement le moment d’arrivée de la crue ou si cela ne la baisse que de quelques centimètres sa hauteur, c’est toujours bon à prendre.

D’autre part, il faut également étudier la façon dont les sols ont réagi, savoir si l’écoulement des eaux était trop canalisé par les constructions, les rues bitumées et même des fossés trop « fluides » au coeur des forêts (ailleurs, ces questions se posent aussi pour les sols cultivés qui sont parfois imperméabilisés par l’agriculture intensive).

Enfin, il faut reprendre l’amélioration de la résilience de nos habitations, des infrastructures, des bâtiments industriels ou commerciaux. C’est à dire, adapter les constructions pour que la même crue fasse moins de dégâts et que ceux-ci soient réparables à moindre coût. Premier exemple : lorsque l’on équipe l’évacuation des eaux usées d’un clapet anti-retour, on doit parvenir à empêcher la remontée des égoûts dans l’habitation. Deuxième exemple : si la chaudière n’est pas dans un sous-sol inondable mais au rez-de-chaussée ou à l’étage, non seulement on n’a pas besoin de la remplacer quand ça ne monte pas trop haut mais, si en plus on a fait en sorte que l’électricité ne soit pas impactée, on peut chauffer et sécher la maison dès la décrue.

Voilà quelques réflexions post-catastrophe après le débat en séance du conseil départemental et en attendant plus d’analyses.

Encore un peu de patience et je vous livre le compte-rendu détaillé du reste de la session.

2 réflexions sur « « Ah, si seulement on avait ouvert les vannes ! » »

  1. merci de cette analyse qui nous aide à comprendre le phénomène
    cet épisode pluvieux (type phénomène cévenol) est arrivé sur des sols gorgés d’eau
    une ouverture des écluses à Combleux aurait sans doute limité les dommages notamment la rue de Verdun , de la Vallée à Checy
    attendons le rapport de la mission d’enquête et espérons un débat publique

  2. Plusieurs remarques :
    – première alerte telephonique elus, alerte cens n° 18439 a 4h35 le 29/05 cad le dimanche. Le niveau du cens était déjà à 1m ( niveau habituel 20 a 25 cm)
    – deuxième alerte telephonique elus, alerte canal n° 18466 a 10h03 le 30/05 cad le lundi. Le niveau du cens était alors de 1,17m et de très fortes pluies annoncées.
    Entendre dire de la part du président Bourillon qu’il était présent est une plaisanterie de mauvais goût ou tout simplement un mensonge. Nous n’avons pas eu la moindre nouvelle de ce monsieur ni pendant ni après les inondations, et pourtant j’ai mis a disposition du syndicat du canal un bureau avec téléphone et ordinateur à la mairie de fay aux loges ou j’y ai passé le plus fort de mon temps (j’ai dormi 4h en trois nuits).
    Il est temps de mettre a jour la vérité sur ces événements et j’espère Thierry que nous pourrons compter sur ton soutien. F. Mura

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *