Le Département se trompe de cible : tant pis pour les pauvres

Nous sommes tous dans le même bateau.

Depuis longtemps déjà, l’Humanité a conscience d’être une seule et même espèce vivante parmi tant d’autres sur la planète. Ce que l’on dénomme, parfois avec effroi, la mondialisation, correspond à un rétrécissement de l’espace et un raccourcissement des durées résultant d’une technologie qui abolit les frontières physiques. Certes, nos lois et nos usages maintiennent des découpages arbitraires, états, départements, cantons même, découpages en grande partie arbitraires et toujours fluctuants qui constituent des barrières entre les humains. Nous n’en avons pas moins un destin commun. Les inégalités, le réchauffement climatique, les doctrines totalitaires, l’extinction du vivant, tout cela menace chacun·e d’entre nous n’importe où sur Terre. Autant dire que l’instabilité de nos vies est déjà la marque de ce siècle. La crise sanitaire mondiale en cours confirme et exacerbe cette situation déjà douloureuse.

Nous vivons des temps incertains.


J’ai soutenu le dépôt de plaintes devant la Justice contre l’inaction climatique parce que nous savons ce qu’il se passe et ce qu’il faudrait faire pour éviter le pire. Il en va de même pour éradiquer la pauvreté ou préserver notre environnement. En revanche, le nouveau coronavirus nous a bousculé par son surgissement (relativement) imprévisible et son comportement encore mal connu. De mauvaises décisions ont été prises. Des bonnes aussi. Je ne suis pas sûr que je signerai aussi facilement des pétitions pour que notre gouvernement en réponde devant la Justice.

Certes, il y a eu de nombreux ratés, parfois dramatiques. Il est facile après coup de mettre en avant les informations qui auraient permis de prendre de meilleures décisions. Mais ne disposait-on vraiment que de ces informations-là et étaient-elles aussi sûres qu’on le dit a posteriori ? Qu’il s’agisse d’un président de la République ou d’un professeur de médecine phocéen, je n’envie certainement pas la position de celles et ceux qui ont dû engager, par leurs choix, sur la base de connaissances parfois peu fiables, la vie de milliers de gens. Je me garderai bien de les juger hâtivement.

Permettez-moi juste une exception pour les pitoyables Agnès Buzyn et Gérard Larcher. L’une a quitté son ministère au moment crucial pour se lancer dans une campagne électorale acharnée puis elle a tenté de nous faire croire deux mois plus tard qu’elle aurait voulu qu’on annule cette élection mais qu’elle a préféré trembler de peur en silence. L’autre s’est battu pour le maintien du scrutin puis il s’est mis à dénoncer ceux qui lui avaient cédé en organisant le premier tour et il se refuse aujourd’hui à avoir le moindre avis quant à l’organisation du second tour. Mieux vaut des responsables qui parfois (souvent ?) se trompent, que de tels « spectateurs » qui donnent des leçons nourries de leurs incohérences personnelles. Malheureusement, ils ne sont pas les seuls à se prétendre plus compétents que les autres tout en accumulant les contradictions. Je n’oublie surtout pas Marine Le Pen qui vient aujourd’hui accuser ses têtes de turc pour l’absence de masques … alors qu’elle a par le passé vertement dénoncé la constitution de stocks.

En revanche, toujours sans chercher à juger, je me crois autorisé à commenter le fonctionnement et les réactions de l’institution au sein de laquelle je siège : le Conseil départemental du Loiret.

Des actes de solidarité nombreux

Comme la plupart des institutions, le Conseil départemental a fortement réagi pour protéger et accompagner la population. S’il y a une chose que je ne reprocherai jamais à la majorité départementale, c’est son engagement et sa volonté d’être utile. Les membres de l’exécutif, de simples élus aussi et surtout de nombreux agents de la collectivité se sont consacrés avec beaucoup de courage et de dévouement à leurs tâches au service des Loirétains.

Cela s’est traduit par des décisions visant à combler certains besoins nés de la crise sanitaire.
L’une d’elle est l’augmentation de 1 euro du taux de rémunération des heures d’aide à domicile relevant de la politique de solidarité (les heures financées par la collectivité pour les personnes en perte d’autonomie ou en difficulté sociale). Ce n’est qu’une hausse provisoire et modeste mais ce fut un engagement rapide et significatif envers celles et ceux qui ont continué à accompagner les Loirétains les plus fragiles dans des conditions difficiles et un peu risquées.
Autre décision positive, celle de proposer des ordinateurs à prêter aux collégiens ayant à poursuivre leur scolarité à domicile alors qu’ils ne sont pas tous équipés pour cela, loin de là.
La constitution d’une réserve départementale d’agents provisoirement sans activité a permis d’intervenir sur des sites manquant de personnels, auprès d’EHPAD et même en appui à des organisations humanitaires.
Enfin, pour ce que j’en sais, la continuité d’activité pour les agents du Département s’est mise en place dans de bonnes conditions et de nombreux services à la population ont pu être maintenus ou adaptés à la crise sanitaire.

Beaucoup de communication par dessus tout cela

S’il y a un service départemental qui n’a pas chômé depuis le mois de mars, c’est bien le service communication. Même réduit aux outils numériques, il a largement exposé les choix importants que je viens de citer et beaucoup d’autres moins décisifs ou que je vais contester un peu plus loin. Tout cela a donné lieu à de multiples publications sur les réseaux sociaux ou au travers de communiqués repris positivement dans les médias locaux.
Dans un cas au moins, je pense que cette communication a été excessive et même contreproductive.
Dès le 24 mars, on annonce ainsi l’arrivée de 300 000 masques dans le Loiret. Il s’agit d’une opération décidée par le Président Gaudet en réaction à la pénurie qui fait largement débat. Tandis que le conseil départemental met ses stocks d’équipements de protection à disposition de ses agents et en fait profiter d’autres structures pour des personnels soignants (je dis bravo), l’accent est mis sur la (future) distribution de masques grand public à l’ensemble de la population loirétaine. C’est le moment où toutes les collectivités se lancent dans l’achat de masques, de gels et bientôt de tests pour pallier les défaillances de l’État. Le Conseil départemental du Loiret choisit donc d’acheter et de fournir un masque à chaque habitant·e. En première intention, c’est tout à fait louable car, à ce moment-là, on ne sait vraiment pas s’il y aura un jour suffisamment de masques pour envisager le déconfinement. Il n’empêche que l’on va ainsi ajouter de la concurrence entre collectivités à la concurrence féroce entre les états pour se fournir sur le marché international. Une phrase maladroite illustra ce phénomène lorsque j’entendis, pendant une réunion téléphonique de l’assemblée départementale, qu’il fallait « avoir nos masques avant la Région ». Malheureusement, malgré la compétence de ses agents, le conseil départemental pataugea un peu avec les vicissitudes de l’achat de masques en période de Covid.
Résultat, après la multiplication des annonces, le besoin était créé parmi la population mais les masques n’arrivaient pas très vite. Il a fallu choisir les « premiers servis » et, finalement, la distribution la plus large ne débuta qu’après le 11 mai … alors que tout un chacun pouvait désormais sortir en acheter à la pharmacie ou au supermarché.
Franchement, lorsque l’on songe à la complexité de cet achat de masques, au labeur acharné des agents départementaux pour en préparer la distribution, au travail des communes pour assurer effectivement cette distribution auprès des habitants, l’opération m’apparaît comme un petit fiasco.
Je conviens qu’il fallait probablement s’engager sur ce coup mais, a posteriori, il faut lui reconnaître une utilité réelle assez dérisoire et n’en tirer aucune gloire. Or, l’excès de communication autour de ces masques s’est aussi traduit dans la mise en avant des élus eux-mêmes dans leurs cantons d’élection. Ainsi, à moins d’un an du renouvellement de l’assemblée départementale, il nous fut recommandé d’aller en personne apporter ces masques dans les communes de nos cantons. Je m’y refusai et laissai nos agents s’en charger mais certains n’hésiteront pas à inviter la presse pour s’illustrer en pourvoyeurs de protections. Il faut dire que j’entendis également au cours d’une réunion téléphonique qu’il fallait « nous montrer ».
Ce qui m’agace aussi dans cette affaire, c’est que mes collègues se félicitent d’offrir eux-mêmes ces « masques du Département », comme s’ils les avaient payés de leur poche, alors que, comme pour chaque action publique, il ne serait pas inutile de parler de « masques offerts par les contribuables du Loiret ».
Pour finir sur une note positive, il me faut tout de même souligner que le Département a su faire appel à des « couturières professionnelles » du Loiret pour fabriquer un certain nombre des masques à distribuer. Mais rien n’empêchait un « couturier amateur » de confectionner lui-même son masque en tissus et élastiques récupérés à la maison.

Et aussi des orientations politiques discutables, prodigues de l’argent public et confinées dans les certitudes du monde d’hier

Eh oui, les orientations politiques sont discutables, même en période de crise. Je sais que je m’attirerai des cris d’orfraie en osant douter du bien-fondé de certaines décisions. Et pourtant je ne vais écrire ici ce que j’ai pu dire lors des réunions téléphoniques que Marc Gaudet a eu le mérite d’organiser pour permettre le débat. Je répète que je ne suis pas « juge » des choix faits au plus haut niveau et pas plus au niveau départemental. Mais je donne mon avis même lorsqu’il est discordant. Le conseil départemental ne doit pas rester la chambre d’enregistrement qu’il a si souvent été. D’autant que les divergences que j’expose, parfois profondes, ne sont finalement pas bien nouvelles.
La majorité départementale s’est trop longtemps targuée de sa « logique comptable » pour qu’on ne puisse aujourd’hui la laisser parader avec sa bienveillance sélective. Car, il faut bien le dire, les mesures d’urgence les plus coûteuses ont été destinées à un public bien particulier, celui des entrepreneurs privés. Attention, qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis jamais : je n’ai rien contre l’existence d’entreprises privées dans une économie mixte régulée par la loi commune. En revanche, je suis un peu révolté de voir que des sommes non négligeables sont détournées des fonctions qui incombent à la collectivité départementale, essentiellement l’action sociale mais pas seulement (la jeunesse, la culture, l’environnement, … etc.) pour être attribuées au monde économique. Or, la loi qui répartit les rôles entre collectivités territoriales (loi NOTRe) dit expressément que l’action économique n’est plus de la compétence des départements.
C’est donc à travers les zones de flou de cette loi que le conseil départemental a pu réserver ses actions les plus significatives à la sphère marchande de notre société. D’abord en direction de l’agriculture (sous forme d’achats de produits au lieu d’aides directes) puis en direction des acteurs touristiques (un secteur qui fait exception dans la loi NOTRe, soutenu par des dispositifs variés mais aussi par des aides directes) puis en direction de toute entreprise industrielle ou commerciale (en passant par le filtre des communautés de communes qui, elles, ont le droit de verser des aides et que l’on supposera aptes à choisir les sociétés qui en ont le plus besoin).

Alors, bien sûr, le détournement n’est pas aussi flagrant que celui du Département des Bouches-du-Rhône tel que le décrit le Canard enchaîné du 13 mai dernier (ci-contre).
Il n’en reste pas moins que le copinage avec les trois chambres consulaires départementales amène plusieurs millions d’euros dans les poches d’entreprises privées alors que l’on va continuer à devoir compter chaque sou lorsqu’il faut s’occuper de jeunes qui dorment dehors ou dans des hôtels miteux, de personnes handicapées qui peinent à vivre avec les mêmes droits que les autres, de bénéficiaires du RSA suivis à raison d’une centaine par référent, de personnes âgées confinées dans des EHPAD où le personnel s’épuise.
On me renvoie des arguments un peu éculés.
Tout d’abord, le Département « fait déjà beaucoup » pour le social. Certes, mais les gouvernements de ces 30 dernières années aussi faisaient « beaucoup » pour l’Hôpital. Malheureusement, faire « beaucoup », ce n’est pas forcément faire ce qu’il faut. D’autant que l’argument peut aussi s’appliquer aux aides économiques aux entreprises privées pour lesquelles l’État, le Conseil régional et les Intercommunalités font déjà beaucoup, ainsi que l’organisation territoriale le prévoit, de sorte que le Département n’a aucune raison de ne pas réserver toutes ses ressources à ses compétences propres.
Deuxièmement, on me dit que les petits commerces et autres entreprises très locales sont indispensables aux territoires ruraux notamment et que celles et ceux qui les animent sont aux abois et seront contents de recevoir notre aide. Mais les personnes en difficulté sociale sont aussi très « contentes » quand on les accompagne convenablement, celles qui sont laissées pour compte sont très souvent « aux abois » et, de manière générale, tous les bénéficiaires de la solidarité départementale sont également « indispensables aux territoires ruraux » parce que sauver l’économie sans sauver les humains, cela n’a aucun sens. Soigner les « territoires » sans s’occuper de celles et ceux qui les habitent, c’est idiot. En cela, je me suis toujours senti très proches du regretté Michel Ricoud qui défendait « l’humain d’abord ».

Voilà pourquoi, lorsqu’il fut question de ces aides à l’économie loirétaine, j’ai fait d’autres propositions qui n’ont malheureusement pas été retenue (voire pas écoutées du tout).
Dès le mois d’avril, j’ai suggéré que le Département, s’il voulait vraiment aider des entreprises, se focalise sur les entreprises d’insertion. J’ajoutai que l’économie sociale et solidaire possède également une chambre consulaire, certes seulement régionale, mais qui serait un partenaire bien plus pertinent que les trois chambres départementales (Agriculture, Métiers et artisanat, Commerce et industrie). Je n’eus même pas droit à une réponse.
Cela ne m’empêcha pas de revenir à la charge un peu plus tard en proposant que les moyens financiers du Département soient réservés à des interventions dans des domaines de notre compétence : les établissements médico-sociaux au premier chef.
Il existe quelques établissements accueillant les enfants en danger et le plus sensible d’entre eux, la Maison de l’Enfance gérée par le Département, a fait l’objet d’une attention notable. Mais la situation des jeunes placés dans des familles d’accueil voire « placés » dans leur propre famille a sans doute été plus délicate. Bien entendu, le conseil départemental travaille étroitement avec les établissements d’hébergement des personnes âgées dépendantes (EHPAD) et les établissements recevant des personnes handicapées. J’ai appris depuis que ces établissements n’ont pas toujours eu le soutien espéré de la collectivité durant le confinement. Je proposai que le conseil départemental se saisisse de la proposition de prime aux personnels de ces établissements même si, parmi ceux-ci, les soignants relèvent de l’action de l’État. On me répondit qu’un geste était fait en leur faveur sous forme d’entrée gratuite à utiliser dans les sites touristiques du Département. Quand vous avez trimé dur auprès des publics fragiles pendant toute la crise, rien de tel qu’une visite du Musée de la chasse à Gien, en effet 😉 Le plus drôle, si l’on peut dire, c’est que l’on ne manqua pas de souligner que le conseil départemental n’avait pas la compétence pour les personnels soignants. Les mêmes qui contournent la loi pour aider les entreprises privées hors de leur compétence sont donc prompts à s’abriter derrière cet argument lorsqu’il s’agit d’aider les « héros » du moment. Pourtant, de même que la Région, compétente en matière économique, ne refuser jamais l’argent du département dans ce domaine, l’État n’aurait sans doute pas refusé un accord avec le département pour verser une prime dans tous les établissements médico-sociaux.
Comme mon collègue et maire de Sully-sur-Loire avait abordé la question des jeunes de quartiers sensibles qui pourraient créer des difficultés en cas de contraintes sanitaires fortes durant l’été, je rappelai aussi à mes collègues que la prévention spécialisée est toujours une compétence propre du Département en dehors de la Métropole. Ne devrait-on pas réserver notre mobilisation à ce type d’action plutôt qu’au secteur privé ? La réponse est non, malheureusement.
Enfin, l’un des points sur lesquels j’insistai c’est les conséquences probables de la récession sur les besoins en aide sociale. De nombreux signaux laissent penser que le Loiret sera aussi frappé par des licenciements, quelles que soient les aides aux entreprises (et elles sont multiples et justifiées quand il s’agit de l’État ou des autres collectivités compétentes). Bien des élus départementaux s’accordent à dire que le nombre d’ayant-droit du revenu de solidarité active va augmenter dans les mois qui viennent. Saurons-nous traiter leur cas avec diligence ? Leur accorder l’aide qui leur sera nécessaire ? Accroître les dispositifs d’insertion qui leur permettront de retourner rapidement sur le marché de l’emploi ? Ne faut-il pas préserver les capacités budgétaires du Département pour cela, d’autant que ces capacités aussi seront affectées durement par la récession en cours ?
On me répondit qu’il est encore trop tôt pour le dire. La situation réelle d’éventuels demandeurs d’allocations de solidarité ne sera pas connue tout de suite et donc « on verra plus tard ». J’aurais bien objecté que les entreprises privées qui ont droit aux largesses du Département sont encore loin elles aussi d’avoir tiré un bilan de la crise. On n’y voit pas beaucoup plus clair pour discerner celles qui ont effectivement besoin d’un soutien fort et qui s’en sortiront grâce à cela. Mais il semble que dans ce cas-là, l’attentisme ne soit pas de rigueur. Les pauvres, eux, sont bien plus patients. Aucune chambre consulaire ne fait du lobbying en leur nom. Ils sont encore et toujours les « invisibles » de notre société. Mais craignons qu’un de ces jours tous ces abandonnés par l’action publique ne se réveillent bruyamment et ne viennent demander des comptes à des institutions qui ne connaissent que la logique de l’économie marchande … même quand il s’agit précisément de l’institution en charge de la cohésion sociale.

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